Des racines dans le Ciel

Des racines dans le ciel

 

Elle était venue avec son arbre généalogique entre les mains. Assise à ses côtés, je regardais les rectangles, les cercles et les flèches qui reliaient les générations. Tel ancêtre avait un frère mort en bas âge, tel autre connaissait l’Italie, tel autre avait fait de la prison tandis que la grand-mère avait divorcé.

J’observais les visages sur des photos noir et blanc, je voyais de longues robes sur les femmes aux chignons imposants, des costumes d’un autre âge sur des hommes aux sourires figés. Par moments, alors que je relevais la tête de son graphisme, je croisais son regard. Elle semblait totalement absorbée par les récits familiaux, la vie de ses aïeux et leurs mystères. Tout cela l’intriguait. Je compris vite qu’elle aurait souhaité débusquer un secret honteux, une honte dissimulée, une vérité falsifiée.

Sans doute, elle désirait me transmettre la même envie, cette soif de fouiller dans le passé familial. Malheureusement pour elle, je n’avais aucun attrait pour la généalogie en général. Pourtant, par délicatesse, sur le moment, je n’en dis rien. Je m’interrogeais cependant tandis qu’elle s’exaltait pour telle ou telle découverte qu’elle avait faite au cours d’une de ses nombreuses pérégrinations dans les archives de quelques préfectures.

J’avais beau parcourir des yeux les portraits des feuilles posées sur mes genoux, et malgré l’intérêt de mon amie, je ne ressentais pour eux aucune affection particulière. Puis vint un défilé de prénoms d’antan, sans visage, qu’elle énonçait comme une parole d’évangile. Leurs liens charnels l’enthousiasmaient : « Germaine avait épousé Marcel. Tante Elise, la sœur de Gaston, cordonnier, avait eu un enfant hors mariage tandis que sa petite sœur Adèle était restée vieille fille ». Autant d’informations m’indifféraient mais je n’en fis rien paraître. La joie de ses recherches irradiait tellement sur toute sa personne, je ne désirais pas la blesser.

Cette passion pour les membres de sa famille me questionnait. Quand elle fut partie, toute à la joie de m’avoir partagé ses trésors, je restais dubitative, assise sur la chaise de mon balcon. Depuis plus de trente ans, elle continuait, sans se lasser, ses recherches. Il y avait de quoi m’impressionner. Me revint alors en mémoire une conversation que j’avais eue avec une psychologue plus de vingt ans auparavant :

— Vous me faites penser à un petit oiseau posé sur une branche. Connaissez-vous l’histoire de votre famille ? Avez-vous un arbre généalogique ?

La question m’avait surprise. Je répondis que non, puis, par devoir plus que par attrait, je décidais de me mettre en quête de ma propre histoire familiale. L’exercice fut rapide, ayant très peu de relations. Hormis mes parents, je n’avais pas le souvenir d’autres liens plus proches que ceux-là. Des grands-parents, certes, mais je les avais si peu côtoyés, leur mémoire ne me touchait pas plus que cela.

Je pris une feuille et commençai à tracer l’arbre en question. A peine trois ou quatre prénoms, perdus au milieu du papier. Je ne pouvais rien écrire de plus.   Je ressentis alors un grand malaise devant ce vide de mes racines personnelles. D’où est-ce que je venais ? Jamais cette question ne m’avait véritablement effleurée. Habituée à la grande solitude de mon existence, je n’avais même jamais pris conscience de cette absence.

Je fermais les yeux, un vertige me saisit. « Mais Bon Dieu, je ne peux tout de même pas revenir dans le bureau de la thérapeute avec les mains vides ? ». L’expression : « Bon Dieu » fit écho dans mon âme. On la prononce si souvent sans y penser, ce jour-là, elle prit soudain un autre sens.  Prise d’une inspiration soudaine, je me mis à écrire avec frénésie. J’avais enfin trouvé. « Mais bien sûr, moi aussi j’ai une famille et combien plus grande, plus majestueuse ! ».

Aujourd'hui encore, j’ai lu un extrait du livre du Ciel de Luisa Piccarreta qui confirme, en quelque sorte, ce que j'avais découvert ce jour-là : « …Tu es la fille des Anges et des Saints, la fille des cieux, la fille du soleil, la fille des étoiles, la fille de la mer…en somme, tu es la fille de tous… Vois comme ta lignée est longue !...Sais-tu ce que c’est que de posséder une aussi vaste lignée ? ».  

Evidemment, j’ai conscience que ces propos revêtent une réalité particulière pour la sainte à qui ils étaient adressés, mais n’empêche, je trouve dans ces quelques lignes, une résonance.

A l’époque, même sans l’appui de cet écrit mystique, je compris que grandir avec un sentiment d’appartenance était un atout pour la vie. La psychologue avait raison, en ce qui me concerne : « je n’étais qu’un petit oiseau solitaire posé sur le bout d’une branche, dans le vide ».

Le lendemain, alors que j’avais étalé un grand morceau de papier d’emballage sur la table, la thérapeute éclata de rire. Elle lut, quelque peu hébétée :  

En haut de la feuille : Arbre céleste : Dieu le Père (Très Sainte Trinité pour les chrétiens) puis avec une flèche qui descendait sur la droite, j’avais écrit : « Marie ». Puis une autre vers la gauche : « Ste Thérèse » et ainsi de suite. Un peu partout, j’avais dessiné des anges. Après avoir décliné les noms de tous les saints, martyrs, Pères de l’Eglise, elle vit, tout en bas, les quelques prénoms de ma famille. Et plus bas encore, en lettres majuscules : MOI.

Mme D. resta un bon moment silencieuse. Puis, après quelques minutes, elle me dit : « Tu vois, c’est formidable, dans ta situation, certains auraient très mal vécu cet exercice, toi, malgré tout, tu as trouvé une famille, et pas n’importe laquelle !  Quelle trouvaille ! En trente ans de métier, je n’avais jamais vu cela ! ». On se mit à rire à l’unisson.

Oui, nous avons une famille dans le ciel. Je suis très seule, c’est un fait. Pourtant cette espérance ne m’a jamais quittée. Je n’avais pas besoin de plonger des années durant dans un passé trop éloigné, j’avais à ma disposition, dans le moment présent, toute une lignée dans le ciel, invisible certes, mais non moins réelle. Sans compter, bien sûr, la présence indéfectible de Dieu dans mon cœur.

Mon amie cherchait ses racines dans la terre, j’ai découvert les miennes dans le ciel.

Voilà une source de résilience formidable. Bien sûr les raisonnements des personnes qui n’ont pas la foi ne se sont pas fait attendre : « Oh, ce n’est qu’une béquille, un soutien psychologique ». Ils peuvent penser ce qu’ils veulent. Quant à moi, je sais, et je ne suis pas la seule à le croire, que notre généalogie est plus vaste que le ciel.  Nous sommes connus, aimés, entourés.

Telle est ma foi. N’est-ce pas merveilleux ?

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