Le Soleil et la Chute

 

Nous nous promenions avec une amie. Tout d’un coup, arrivées au feu rouge, nous avons entendu un grand bruit sourd derrière nous. On s’est retournées, et là, stupeur : une personne âgée, un homme d’environ 80 ans, venait de tomber à plat ventre, la tête la première sur le bitume.

Aussitôt, nous nous sommes précipitées. J’ai dû le soulever de toutes mes forces. Comme il semblait un peu assommé, nous lui avons demandé d’attendre un peu avant de repartir. Ensuite, nous lui avons donné un mouchoir en papier pour éponger les égratignures du visage qui saignaient un peu.

Je lui ai proposé de s’asseoir sur un banc avant de reprendre son chemin, mais il nous a dit : « J’ai la maladie de Parkinson et je fais des malaises comme ça de temps en temps ». J’étais d’autant plus inquiète. Cela ne me rassurait pas pour lui.

Je trouvais sa réaction très courageuse, comme si ce qui lui arrivait n’était presque rien. Comme si s’affaler par terre, sur le visage en plus, n’avait pas d’importance. Comme si savoir que l’on a une maladie dégénérative suffisait à donner toutes les explications pour se sentir mieux.

J’admirais sa capacité à rationaliser, à choisir de nous laisser, de nous remercier aussi.

Cet incident m’a profondément touchée. Voilà la seconde fois qu’une personne tombe devant moi, la seconde fois que je me retrouve à aider un inconnu dans une situation de détresse.

Alors que les gens poursuivaient leur route, déjà oublieux de ce qui venait de se produire, il n’en était rien pour moi. Je m’interrogeais déjà sur la vieillesse, les facultés qui se dégradent, sur la force d’âme qu’il faut pour se confronter à l’inéluctable.

Ce genre de situation suscite toujours pour moi tout un tas de questionnements, auxquels, pour la plupart, je n’ai pas de réponse.

Je voyais bien que l’amie qui m’accompagnait avait déjà tourné la page ; pour elle, l’incident était clos. Pour ma part, il continuait de vivre en moi. Non pas la chute, non pas les plaies, mais cette vision d’un regard perdu, la brusquerie de l’existence, la bravoure de cet individu.

Quand je pense que certains pensent que les personnes autistes n’ont pas d’empathie… Mon Dieu, pour ce qui me concerne, c’est tout le contraire. L’accident s’éloignait de ma mémoire, mais pas l’homme, pas ses explications, pas ses excuses, pas son être fragilisé. Qui était-il ? Comment vivait-il ? Avait-il besoin d’une aide supplémentaire que ce simple soutien ponctuel ?

Tout le monde déjà s’en moquait bien, pas mon cœur. Pas mon être resté un peu attaché à sa pathologie, à sa casquette beige, à son pantalon gris, à sa canne, à sa démarche d’oiseau blessé.

J’avais déjà envie de lui prodiguer non seulement mes soins mais aussi un peu de la tendresse dont, tous, nous manquons.

Mais mon amie présente à mes côtés me parlait déjà d’autre chose. J’avançais avec elle ; en quelques minutes, sa conversation interrompit mes pensées… Mais quelques heures plus tard me revenait en mémoire la solitude de ce monsieur malade, fort, sans plainte, sans colère. Je n’aurais su dire pourquoi, mais je restais convaincue qu’il souffrait de solitude. Sans aucune information, sans le connaître, quelque chose en moi gardait cette conviction.

Je demeure parfois branchée sur une autre fréquence, connectée à un ailleurs intense, à la fois réel mais subtil. Un je ne sais quoi imperceptible mais vivant. Je ne sais pas si je le reverrai un jour.

À présent, je suis assise devant ma fenêtre lumineuse. Le soleil est revenu avec la même intrépidité que l’autre jour, les oiseaux chantent à nouveau, les voitures baillent sur le parking. Je pense à cet humain esseulé…

À cette vie qui s’en va doucement, qui a dessiné les rides de ce visage abîmé et dont je ne verrai jamais les photos de jeunesse…

C’est la vie.

 

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