Preuve de dépôt sur DPP

Elle m’attendait

 

Ce matin, je suis allée m’acheter un beau bouquet de fleurs. Le début du printemps offre des opportunités florales incroyables : roses, pivoines, renoncules, œillets, marguerites, pâquerettes… Une variété de couleurs.

Juste avant de franchir le seuil du fleuriste, j’ai appelé une amie : « Crois-tu que je puisse me l’offrir ? ». Elle m’a encouragée, comme elle l’a précisé : « Ce n’est pas si fréquent. Fais-toi plaisir ».

J’ai obéi parce qu’en ce moment, le chagrin me saisit souvent, pour tout un tas de raisons que je ne peux développer. Une fois le bouquet entre les mains, j’ai eu l’impression d’un sceau apposé quelque part, entre moi et les fleurs, entre la terre et le ciel.

J’ai eu un véritable coup de cœur pour une rose modeste, cachée dans un seau à même le sol de la boutique. Moins visible que les autres, bien en vue sur les tréteaux. C’est peut-être pour cela que mes yeux se sont tout de suite accrochés à elle. Comme à une bouée, comme à un trésor caché qui n’existait que pour croiser mon regard.

Je ne saurais dire pourquoi, ni comment, mais j’ai eu l’impression que toute son existence avait consisté à m’attendre. Il me semblait que, si j’étais passée sans la voir, quelque chose aurait manqué à l’univers.

Oh, je sais bien que cette idée est farfelue. Pourtant, cette rose, humble, à terre, de couleur parme, avait le sourire d’une patiente en salle d’attente. À mon arrivée, elle aurait pu s’écrier : « Ah, enfin ! ».

Oui, la magie des fleurs est de nous guider vers l’enfance et vers l’invisible, vers la beauté et vers le meilleur de nous-mêmes. Leurs épines sont factices, leurs pétales tournés vers le ciel, leur cœur épanoui se donne à qui les cueille.

Je n’entends plus les critiques alentour, ni les « tu exagères », les « oui, bon, ce sont des fleurs », « quelle imagination ! », « ah, t’es unique toi ! ». Non, ces remarques ne parviennent plus jusqu’à moi. Le temps de les contempler, ce sont les dialogues qu’elles entament avec mon cœur qui s’élèvent jusqu’à mes oreilles : « Je suis là pour toi », « Je suis ta préférence ».

Les fleurs sont la marque d’une élection, une prédilection mystérieuse, offertes rien que pour nous. Un bouquet tend ses bras vers notre enfance toujours vivante. Il reflète la beauté première de la création, se donne comme un cadeau de fiançailles à nos âmes. Il voyage enfin de nos pupilles à nos mains, de nos extases à nos chagrins. Les fleurs sont notre alphabet émotionnel, notre vibration secrète, une couronne de gloire sur la table du salon.

Peut-être ne sont-ce là que les mots d’une sensibilité à part. Mais qu’importe. Si vous regardez bien autour de vous, vous comprendrez.

Une rose est un mouchoir aux initiales brodées d’or.
Une pâquerette, un châle posé sur les prairies des rêves.
Une renoncule est une jupe à volants cousue un soir de décembre.
Les marguerites sont des tricheuses : elles copient le soleil avec ses rayons.
Les giroflées blanches imitent le sommet virginal des montagnes.

À cause, sans doute, de certaines particularités sensorielles, je peux rester des heures à observer l’éclosion, puis la rose qui se fane. J’admire ses couleurs changeantes, sa forme, sa présence.

Les fleurs sont des consolatrices. Elles soufflent sur nos larmes intérieures, celles qui coulent encore sur les joues de l’amour enfui.

Elles sont la beauté sans rides ni regrets. Les fleurs naissent, vivent et meurent. Elles ne vieillissent pas. Leur grâce répand sur le monde leur bonté sans tâche ni calcul. Elles vivent en gratuité, dans le berceau de l’innocence intacte.

Ce matin, je suis allée chez le fleuriste. J’ai choisi aussi trois pivoines, roses et rouges, à peine ouvertes. Qu’elles sont belles ! Leur énergie irrigue ma fatigue d’exister. Près d’elles, j’irai mieux. Forcément.

Ce matin, j’ai vécu une rencontre.
Un bouquet de sourires entre mes mains.
Une amie, pour quelques jours, chez moi.

Quelle consolation !

 

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