(Texte qui m’a permis de mettre en mots un cauchemar récurrent : je dois partir, rejetée par un groupe de personnes. Sans doute reflet d'une réalité plus profonde : le rejet très fréquent dans le vécu autistique).
Chapitre : la place introuvable
La Pestiférée
Vite, il fallait se dépêcher. Faire sa valise, y placer tout ce qui était sa vie : linges, chaussures, quelques livres, ses écouteurs, ses papiers. Elle n’était plus la bienvenue dans ce lieu. Qu’importaient les raisons de ce désamour, il n’était plus temps d’y penser. Sous les vociférations des personnes qui l’expulsaient sans ménagement, elle se préparait à partir. Vite. Vite. Si son départ tardait trop, les quolibets, déjà nombreux, continueraient de lui blesser le cœur.
À vrai dire, blesser n’était pas un mot suffisant pour décrire la douleur qui l’empoignait. Les assauts vulgaires et mauvais, elle les subissait déjà depuis plusieurs jours. Elle n’était plus la bienvenue. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’avait-elle seulement été ? Elle se savait si naïve qu’après tout, le doute, à présent, l’assaillait.
« Oui, sans doute, se disait-elle, je me suis trompée. Je croyais à leur sincérité, mais telle n’était pas la vérité. Je devine si mal les intentions des autres. Je les crois sincères, mais le plus souvent il n’en est rien. »
Traversée par les épées moqueuses, par les rires sarcastiques, elle fermait à présent sa valise, son sac à dos et sa pochette. Elle descendit à toute allure les escaliers qui la séparaient de la porte de sortie. « La sortie : quel drôle de mot », pensa-t-elle. Et combien de fois l’avait-elle déjà vécu, ce : Voilà la sortie !
La sortie du cœur, la sortie de l’endroit, la sortie de la demeure, la sortie. Comme une issue de secours perpétuelle. On ne voulait pas d’elle. Non, elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais c’était ainsi : on ne voulait pas d’elle. Nulle part. Pas dans la famille, pas dans la classe, pas dans la réunion, pas avec les amies. Pas de place. Pas d’assiette ni de bol, pas de rond de serviette à son nom non plus.
Une fois le seuil franchi, les huées secrètes, les cris muets, les sourires gifleurs, elle les sentait toujours. Là, au milieu de son dos. Là, au centre de son âme endolorie, que rien ne parvenait à consoler. Pas même les années, pas même les autres, tout comme elle. Comme tous ceux qui n’ont pas la grâce mondaine dans les veines, tous ceux qui ne savent pas bien vivre, tous ceux que la fatigue d’exister étreint depuis longtemps.
Une remarque l’avait touchée : « Tu es la pestiférée, voilà tout ». La Pestiférée, oui, elle se retrouvait dans ce mot dégoûtant, dans ces lettres belliqueuses, ce congloméré de rejets assumés. « Oui, se dit-elle, c’est très juste : je suis la pestiférée ».
Étrange vocation intérieure où tout semble pour tous sauf pour elle. Elle réfléchit, car elle ne voulait pas tomber dans le rôle grotesque d’un Caliméro, victime du mauvais sort. « Je ne suis pas une extra-terrestre, ni un ovni, ni une étoile lointaine, ni sur une autre planète ».
Elle était d’ici et d’ailleurs, telle était sa conclusion. « Les fleurs m’aiment, les gouttes d’eau étincelantes sous le soleil, les forêts aussi. Tant de beauté me chérissent. Pour la nature, je ne suis pas une pestiférée. Pour le Bon Dieu non plus. Pour les regards d’enfants, pour la neige et pour les roses ».
Cette dernière parole l’avait un peu réconfortée. Elle se la répétait comme pour s’en assurer : « Je ne suis pas une pestiférée ». À force de marteler cette affirmation, elle pensait renforcer sa confiance, éblouir sa joie naturelle.
Illusion. Il n’en était rien.
Combien de valises à refermer, de voyages hors des sentiers, de mouchoirs en larmes sur les quais de gare, sans compter son amour rejeté ? « Je suis la pestiférée », cette définition commençait presque à la rassurer. Elle donnait un sens à sa trajectoire de vie, elle sonnait comme la cloche dominicale, un repère, une réponse. Oui, une solution absurde à l’absurdie de ce monde. Et pourquoi pas ?
« On a vu tant de pestiférés dans le cœur du Bon Dieu », cette citation venue du plus profond d’elle-même semblait trouver un écho dans l’éclosion des fleurs sans épines, dans l’hiver qui revient sans s’excuser, dans les coquelicots tenaces en plein cœur des villes, dans les larmes de la rosée, dans les yeux innocents des petits chiens.
« Oui, je suis une pestiférée ». Voilà, à présent, elle ne pleurait plus. Elle ne rejetait plus cette possibilité. « C’est probable, pensait-elle, la pestiférée du Bon Dieu ». Cette expression n’avait plus les atours de l’insulte, elle se métamorphosait en une espérance soudaine :
Le Bon Dieu aime les pestiférés.
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