Preuve de dépôt sur DPP

Dans le chapitre : Habiter le monde

L’Aspirateur

 

Ma mère souffre de violentes douleurs dorsales. Son traitement est lourd. Elle aura bientôt 81 ans. La distance qui nous sépare, sa santé, tous ces éléments nous ont conduites à faire un choix : acheter l’un de ces aspirateurs qui fonctionnent seuls. Elle n’arrivait plus à laver ses sols et je ne pouvais plus venir aussi souvent que je l’aurais souhaité. De plus, les autres possibilités d’aide, pour des raisons personnelles, n’étaient pas envisageables.

Nous sommes donc allées dans une boutique afin d’évaluer le coût, les modèles, les avantages, les inconvénients, les bénéfices. Dès que je suis entrée dans ce magasin, je me suis sentie mal : les lumières, les produits exposés, la température, les prix affichés partout sur de grandes étiquettes.

J’ai dû prendre sur moi, comme d’habitude, pour me confronter à l’ambiance feutrée de ce temple consumériste. La différence de température entre l’intérieur et l’extérieur m’a aussitôt mise mal à l’aise. Il m’aurait fallu le dire, sortir, prendre mon casque pour m’apaiser. Impossible dans ce contexte. Alors j’ai fait face au réel. Comme toujours. Diagnostiquée à 57 ans, compenser, masquer, ne rien laisser paraître, autant que possible, à moins d’un malaise, ce qui m’arrive aussi, je vis cela depuis toujours.

Cette fois-ci, cependant, je dois reconnaître que ce ne fut pas la difficulté sensorielle qui fut la plus marquante pour moi, mais bien autre chose. Le plus important fut la conversation que j’ai eue avec l’un des vendeurs, à peine âgé de 25 ans :

— J’ai le même chez moi. Un sac aspirateur comme celui-ci peut durer jusqu’à trois mois. Vous n’aurez pas à acheter plus de deux paquets par an. J’ai un appartement de 43 m² et cet aspirateur fait bien le travail, je vous le garantis.

Je l’observais. Un sourire franc, un regard droit, une barbe légère, un peu d’embonpoint. Il respirait la bonhomie. Poli, bien dans sa peau, du moins, c’est ce que je pouvais en percevoir.

En sortant de la boutique, je n’ai pas cessé de m’interroger :
« Pourquoi, me disais-je, un garçon encore jeune éprouve-t-il le besoin de confier ce geste à une machine ? »

J’interrogeai ma mère. Sa réponse fusa :
— Parce qu’il n’a pas le temps !

Peut-être. Peut-être aussi que ses journées sont pleines, que son esprit est ailleurs, pris dans mille préoccupations invisibles. Peut-être cherche-t-il simplement à se libérer d’une tâche pour en privilégier une autre, qui lui paraît plus essentielle. Ou plus reposante.

Je ne voulais pas juger cet homme, ni ce qu’il était en profondeur, d’abord parce que je l’ignorais, ensuite parce que toute pensée de dénigrement retire un peu d’amour à ce monde qui en manque déjà tellement. Mais une question demeurait : qu’est-ce qui, aujourd’hui, nous conduit si facilement à déléguer ces gestes simples ?

Je crois que cela me ramenait à mes propres manières d’être.

J’aime, par exemple, étendre le linge sur l’étendoir posé sur le balcon. Dans ces moments-là, j’écoute les oiseaux, je respire l’air frais, je regarde les couleurs, je sens le soleil qui pointe à l’horizon. C’est un instant qui tient à la fois du labeur et du plaisir. Un moment sans éclat, sans fanfare, très ordinaire. Et pourtant, il porte en lui une forme de grâce : celle de ces instants sans importance apparente, qui nous relient au réel et nous remplissent de vie par leur simplicité.

Il est, à lui seul, comme une œuvre discrète, une présence anonyme qui rejoint en un même mouvement la beauté simple de la vie et la grandeur de la nature environnante.

Il existe ainsi, pour chacun de nous, des temps particuliers qui « ne paient pas de mine », comme on dit, des moments ordinaires qui rassemblent toutes les parts de nous-mêmes, et nous rendent à l’instant présent pour en goûter toute la saveur.

J’aurais voulu demander à ce vendeur s’il connaît ces instants que l’on dit inutiles, ces temps morts que l’on appelle ennui. S’il lui arrive, par exemple, de prendre quelques minutes pour secouer ses draps à la fenêtre au lever du jour.

Avec son franc-parler, une amie m’aurait peut-être répondu :
— C’est un homme, le ménage, il s’en moque. S’il n’a pas de compagne, le robot s’en charge.

Réflexion qui, là encore, m’aurait laissée songeuse.

Je ne souhaitais pas enfermer cet homme dans une catégorie : paresseux, consommateur d’inutile, ou autre. Non. Mais au-delà de son cas, que j’ignore et que je préfère laisser ouvert, cette simple visite dans un magasin d’électroménager faisait naître en moi un appel : vivre plus intensément, plus véritablement. Sans joies artificielles.

Bien que, je dois l’avouer, mon propre appartement est lui aussi rempli d’outils électriques pour cuisiner.

Je me dis que nous sommes pris dans la vitesse, dans le matérialisme, dans des priorités qui n’en sont peut-être pas. Qu’il nous faudrait revenir à l’essentiel. Toujours. Au vent, aux fleurs, aux amis, à l’amour, à la mort, à l’éphémère, à l’éternel. Au temps qui passe. Au ciel, à la terre, à l’eau, aux champs, aux lions et aux biches. J’aimerais reconquérir les mains, les regards, les paroles, les bouquets, les feuilles, les arbres, et la tendresse.

D’une simple visite, mes sens entravés, une ambiance marchande, un climat presque mécanique, des promotions à saisir, naissait en moi un besoin : courir dans une prairie de pâquerettes sous le soleil, boire l’invisible zéphyr qui nous accompagne toujours, crier vers la lumière qui éclaire les bons comme les méchants.

Rendre l’aspirateur que nous avons acheté. Et partir… partir…

Étendre le linge sur le balcon, un matin d’avril, seule, sans rien d’autre que le chant d’une mésange un peu frimeuse.

 

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