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Dans le chapitre : La Vie Sensible

La flèche de la Vie

 

Malgré mes yeux encore dans le brouillard de mes insomnies, j’ai remarqué ce matin combien les robots prennent le pouvoir, petit à petit. Une machine à laver, une autre pour balayer, une autre pour cuisiner. Des robots blancs ou noirs, de toutes les formes, de toutes les dimensions. Des robots ingénieux qui font tant de choses à notre place.

Ils rincent, ils essorent, ils aspirent, ils repassent, ils plient. Sur commande, avec une connexion, en wifi, en Bluetooth, à distance. Programmés, ils exécutent sans faillir.

Je regarde par la fenêtre de mon salon : le vent d’autan secoue les arbres sans injonction d’aucune sorte. Tout à l’heure, un écureuil grimpait le long d’un tronc, juste après m’avoir regardée, comme ça, bien en face. Les pâquerettes, en révérence, pliaient sous les bourrasques, sans téléchargement ni manières.

Ils parlent, ils avancent, ils filment, ils dosent, ils accomplissent sans relâche.

Je prends le temps d’une respiration dans l’air frais de ce soir printanier. Sans prévenir, le vent change souvent de direction, sans mémoire ni laser intégré. Je contemple les oiseaux qui se cachent à mon regard curieux, j’écoute leurs chansons d’amour, eux qui se répondent d’une branche à l’autre. 

Ce soir, des prairies fatiguées de leur journée ont le cœur alangui ; elles ferment les yeux juste avant que la nuit ne les caresse. Bientôt, les étoiles au-dessus d’elles les couronneront de baisers, tandis que, par pudeur, elles porteront leur chemise à fleurs. Elles sont si belles, dans leur robe nuitée, juste avant de dormir. Ils ne prendront jamais leur place.

Les enfants demandent une histoire juste avant le coucher, les herbes hautes soupirent au crépuscule, le Soleil irradie la terre de sa lumière dorée, les bourgeons se referment. Tout est grâce ; nous ne ferons jamais que les copier.

Les robots, sans sourire ni rides ni blessures, ne valent pas une âme assoiffée d’amour, ni le rire d’un enfant devant le bond d’une sauterelle. Ils ne prendront jamais notre place. Ils ne peuvent pas. La tendresse de ma main sur tes lèvres éloignées de moi, rien qu’en fermant les yeux, ma caresse voyageuse sur ton visage et sur tes joues rieuses, ils ne feront jamais aussi bien, ni par leur chair, ni par leur esprit.

Qui mieux que nous pour aimer ? Qui ? Avez-vous déjà vu les robots embrasser l’âme de l’autre quand la douleur le rend muet ? Nous ne serons jamais comme eux.

Mon Dieu transi par nos oublis, où sont les robots qui réchauffent nos êtres ? Où sont ceux qui nous donnent un surcroît d’humanité ? 

J’ai écouté la musique du silence qui planait devant moi. Debout sur le balcon, au sixième étage, un pigeon maladroit est venu me rejoindre. Étonné de se retrouver là, il m’a observée de son œil vivace, juste avant de repartir. J’ai fermé les yeux, j’ai inspiré très fort. À nouveau, la flèche de la vie m’a blessée. Comme si c’était la première fois. Comme si je naissais de nouveau. Comme si la vie se moquait des minuteurs, des programmeurs, des agendas, des calculs et de leurs composants.

Comme si la vie. Comme si le temps. Nul ne peut prendre notre place. Nous ne serons jamais comme eux.

Nous aimons tant aimer, de cet amour qui nous dépasse sans jamais nous rassasier. Ils ne connaissent rien à ce qui nous habite. Comme si c’était possible.

L’amour est un cadeau.

Nous ne serons jamais comme eux.

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