Il est des chagrins qui nécessitent de se faire aider. Or, je n’arrivais plus à faire confiance aux bons sentiments de mes quelques amis. Pas plus qu’à envisager un rendez-vous chez un spécialiste de la psychologie humaine. Non, je n’en avais plus le cœur.
J’écoutais en boucle Le paradis blanc dans mes écouteurs. Michel Berger chantait les mots dont j’avais besoin : « Les manchots qui se lèvent dans un décor vierge, immaculé, loin de tout homme ». L’idée d’un paradis hors d’atteinte, éloigné de toute humanité, me ravissait. J’avais ce désir de revenir à l’essentiel, dans ce lieu où la nature est intacte, où aucun faux-semblant ne peut subsister.
« Recommencer, là où le monde a commencé, je m’en irais dormir dans le paradis blanc où les manchots se lèvent dès le soleil levant… et jouent en nous montrant ce que c’est d’être vivant ».
N’était-ce pas enviable ? Ne pouvais-je pas, moi aussi, partir à la conquête d’un monde inexploré ? Je pensais que m’en aller serait encore la meilleure des solutions pour noyer mon chagrin, là-bas, dans le fond de l’océan gelé, entre icebergs et ours polaires.
Seulement voilà, je savais bien qu’un tel voyage s’avérait impossible. Alors, j’ai tout bonnement pris mon téléphone et j’ai « scrollé », comme on dit, sur le fil d’actualité d’un réseau social. « Une autre façon de s’évader, peut-être ? », me demandais-je. Ce que je savais, c’est que ce n’était pas dans mes habitudes de partir en mode « scrollitude ». Quelle affreuse dénomination, n’est-ce pas ?
Une fois le doigt sur le clavier, je ne pouvais plus m’arrêter. D’images en images, je filais à toute vitesse à la surface de l’eau, tel un chalutier entre mes glaçons intérieurs. Comment guérit-on de ne pas être aimé ? Comment fait-on pour survivre au rejet ? Je l’ignorais. Je poursuivais cependant mon imbécile chevauchée marine.
Soudain, je tombais sur une publicité qui attira mon attention : on y voyait une personne assise en tailleur, avec un instrument de musique venu d’autres contrées, un handspan : une sorte de tambour métallique. Avec deux baguettes, la personne tapait dessus et, aussitôt, des sons d’une grande beauté s’envolaient dans l’espace. Les vibrations sonores irradiaient le calme. Il arrivait même jusqu’à moi tandis que j’étais posée en mode mélancolie devant mon écran.
Je fermais les yeux. Oui, à n’en pas douter, ces sonorités me faisaient du bien. Je regardais les goélands danser dans l’espace juste au-dessus de ma tête, je sentais les vagues océanes me lécher les pieds, les phoques se riaient aussi devant mon air médusé. Le pôle Nord me serrait dans ses bras.
Toute cette énergie venue d’ailleurs accaparait mon cœur transi. Il était spécifié que « faire de la musique » avec ce handspan, venu des traditions orientales, avait le pouvoir d’apaiser, y compris les enfants hyperactifs. Au vu de ma légendaire anxiété, je regardais plusieurs fois la vidéo. Après quelques jours à hésiter, ni une ni deux, je décidais d’acheter cet instrument de musique.
Quelques jours plus tard, je le reçus. Il était loin d’être aussi petit que je l’avais imaginé. Il était même plutôt grand, en vérité. Je compris très vite qu’entre la réclame qui vantait ses mérites et la réalité, il y avait une bien grande différence. À commencer par la lecture des tablatures imprimées sur un petit carnet.
Pour m’aider, j’achetais donc un livret d’apprentissage avec des partitions adaptées aux débutants.
Et voilà, c’est ainsi que mon aventure de musicienne commença. Au lieu de notes, je devais taper sur des chiffres placés sur le dessus de l’instrument. Je choisis la chanson Sound of Silence de Simon et Garfunkel. Oh misère, ma mémoire ! J’étais incapable de retenir les enchaînements des chiffres. Pour m’aider, je regardais les tutoriels vendus avec mes partitions.
Après trois jours d’entraînement intense, ma mère se mit à râler :
— Tu peux pas jouer de ton tambour quand je serai partie ?
— Ce n’est pas un tambour, maman, c’est un handspan.
— M’en fous, pour moi c’est un tambour !
Alors voilà, dorénavant, on l’appelle « tambour », et tant pis pour les puristes. Tel est son nom d’adoption.
Avec mes baguettes, je ne sais plus si je tape sur mon tambour à vibrations ou sur les parois de mon cœur en sanglots. Je frappe les idées en do, en ré, je cogne les « la » et les regrets. J’observe l’envol des oiseaux à chaque note. Les chiffres et les croches, les mesures, le solfège. Je ne respecte rien. Je m’amuse avec les erreurs, les maladresses et les oublis. Tant pis, fallait pas commencer : c’est jamais facile d’aimer. Ni de partir. Ni de survivre.
Le tambour à la peau vibratoire m’emmène bien au-delà d’ici. Je pars avec lui, sur ma fragile embarcation, à la conquête d’un monde innocent, indemne de toute blessure. La pureté de son univers m’électrise à l’intérieur. J’ignore si je guéris ou si je tape en vain, mais ce qui est sûr, c’est que le souffle du vent, le ressac obstiné de la mer sur les rochers, le sable fin des îles lointaines, voilà qui me dépayse.
Le tambour ne soigne pas. Non, c’est plutôt le voyage, la mer, l’air iodé, les randonnées des empereurs, les soubresauts des baleines boréales. Mon amour s’est enfui ; j’entends les palpitations du manque partir à la dérive dès que je tape sur l’engin. J’écoute, attentive, le cri des phoques qui sonnent l’alerte. Je me rappelle le paradis blanc du chanteur. On y entend le son strident des baleines. Il traduit mieux que mes mots ce qui est au-dedans. C’est un langage à part. Comme le tambour original.
Oui, à bien y penser, ce tambour est bien plus qu’un tambour. Je n’ai pas fini de jouer avec lui. Il me conduit dans le paradis blanc, dès maintenant et à jamais.
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