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Le désert

 

Je n’ai jamais été au désert, enfin, pour de vrai. Je n’ai jamais foulé ce sable chaud sous la chaleur caniculaire. Je n’ai jamais enduré la marche sous un soleil de plomb. Non, je dois l’avouer, j’aurais bien du mal à en parler.

 

Pourtant, oui, pourtant, je connais le désert. L’aridité de son paysage m’est familière et, pour tout dire, puisque j’en suis aux confidences, j’ai rencontré, au cœur de son décor lunaire, un homme à l’âme tourmentée. Un cœur torturé par le vide d’amour qui l’oppressait. D’ailleurs, je dois être honnête, ce n’était pas le premier, peut-être pas le dernier non plus. La vie sans amour est un calice ensablé.

 

Il marchait courbé par le poids du ciel sur ses épaules, cette voûte immense au-dessus de lui, comme un autre abysse plein de manque, comme un trou géant sans Dieu ni anges. Sans même une espérance pour l’endormir le soir. Il avançait avec un boulet invisible à ses pieds ; on aurait dit une longue corvée sans pause ni repos.

 

Je n’ai jamais touché de mes pieds nus la terre brûlée de ces contrées lointaines dont on décrit avec admiration toute la beauté. Pourtant, oui, pourtant, si vous saviez, lorsque j’ai écouté ses yeux, lorsque j’ai posé mon oreille contre son cœur esseulé, j’ai cru y être à mon tour. Tout près de lui, j’observais sa marche vagabonde dans ce décor désertique, sans bêtes ni fleurs, sans herbes ni eau. Mon Dieu, si vous aviez pu le croiser, semblable aux conifères sans pétales ni corolle, il avait les cernes à l’heure de nos adieux.

 

Je ne sais plus très bien, en vérité. Je crois que je vous mens. Oui, j’ai marché dans le désert. Le sien. J’ai foulé son espace vide de Divin, carencé de joie, dépourvu d’élan. Sa peau, cognée contre l’astre de feu, l’habillait de désolation, un peu comme un cheval de labour piétine le sol, tête baissée, sans horizon. On pouvait presque boire aux larmes de rosée le long de ses joues.

 

Il ressemblait davantage à une friche abandonnée qu’à un désert parsemé d’oasis. Son pays intérieur était aussi désolé qu’une vie sans tendresse, qu’un regard perdu lorsqu’il cherche un ami, qu’une rose fanée tout près de mourir. Dans le désert, les roses sont en sable, éternelles, sans parfum. Je crois même, enfin, je n’en suis pas sûre, qu’elles sont dures comme la pierre.

 

Dans son dénuement, sans le turban de l’Espérance pour lui ceindre la tête, sans la tunique légère de l’Amour pour l’envelopper, sans la foi en ceinture, où pouvait-il bien se rendre ainsi ? Il déambulait comme une étoile égarée dans un cosmos irréel. Il irradiait une telle mélancolie, un tel goût d’une solitude sans fin, une vibration si belle mais aussi si douloureuse, que j’avais bien envie de le prendre dans mes bras.

 

Une vie sans amour n’est qu’un décor sans âme, un silence stérile où ne croissent que les germes avortés du goût de vivre. Il espérait mourir entre soleil et froid, entre les tourterelles et le rebord du monde.

 

Dans sa solitude inhabitée, je n’ai pu rester. Je dois vous murmurer mon secret : j’ai choisi de recueillir son âme dans le creux de mes mains, comme une blanche colombe, et de l’offrir au Très-Haut. Lui seul peut le guérir de l’âpreté du désert, de son sable fouetté par le vent trop chaud, de ce lieu sans écho d’où je ne peux le sortir.

 

J’avais tort, vous voyez, je connais bien cette contrée sauvage. Elle est en lui, mais pas seulement. Elle peut quelquefois rejoindre mon île. J’imagine, je ne sais pas, qu’un jour ou l’autre la brûlure des terres solitaires nous visite aussi. L’âme passe par tant de saisons, par tant de variations climatiques et de rêves fragiles.

 

Je m’étais trompée, oui, pourtant, je n’aime pas raconter des histoires. Cette fois-ci, pardonnez-moi, contrairement à ce que j’avais annoncé :

Mon corps en porte encore les marques : j’ai marché au désert.

 

 

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