Une robe de Lumière

 

Le ciel est bas en ce mois de février. La pluie abreuve la terre jusqu’à saturation, les fleuves débordent et les rues sont trempées. Les oiseaux se cachent quelque part où on ne peut les déranger. Les branches dénudées des arbres ressemblent à des squelettes qui auraient gardé leurs bras levés. Leurs troncs écorchés dégoulinent de larmes en rigoles. Le bitume gris s’étonne des passants aux parapluies bien inutiles, comme si ces couvercles colorés pouvaient arrêter le chagrin d’en haut.


Quelle illusion. Les tissus ne sont pas si imperméables que cela, pas plus que l’hiver en nos âmes.

 

Mais ô Beauté de la vie intérieure, bercée par une sonate de Chopin. Le violoncelle m’emporte sur des vagues mouvantes : celles de la mer invisible, celle qui chante mieux que moi, mieux que le climat de cette saison froide, mieux que les oiseaux blottis dans leur refuge inconnu. Je l’entends rire et pleurer, cet instrument aux cordes sensibles. Si sensibles, autant que les accords du cœur, avec tous nos contraires et nos emportements, nos retours en arrière, puis nos amours fous.

 

Sa voix grave me transporte sur son cœur. Ainsi placée en ce lieu méconnu, il m’habille de sa robe de lumière. Me voilà revêtue d’une clarté irréelle. Je comprends aussitôt qu’il désire m’entraîner dans sa danse illuminée. Soudain, sans prévenir, je me surprends à valser avec lui sur cette scène improvisée.


Il est si beau. Sa respiration grave me murmure au creux de l’oreille les mots qu’aucun homme encore ne m’a jamais dit. Il virevolte, comme il est habile, paré lui aussi d’un costume blanc, incandescent. Il tourne, après avoir pris soin de me prendre la main, puis la taille.

 

Je tournoie au centre de son auréole, au milieu, entre deux notes. Juste là, sur le bois sombre, il penche la tête, il me sourit. Et moi ? Est-ce que je ne fais que danser ? Ma robe est si belle, elle scintille. On dirait une étoile filante qui dessine des arabesques improvisées sur le rebord du ciel.


J’entre dans une ronde sans début ni fin, dans le sigle de l’infini. Me voilà transformée en poussière d’étincelles célestes. Je sillonne la musique, je parcours son sentier. La Beauté, la Vérité, la Bonté viennent nous rejoindre dans notre danse improbable. Elles nous guident vers le Divin que je ne puis atteindre.

 

Emportée dans le tourbillon de cette fulgurante lueur, je danse, je plane, je vole, je suis belle. Sa partition me caresse et m’enivre. Dehors, le temps peut s’alarmer, les petits volatiles peuvent se cacher, les arbres s’époumoner : je m’en moque bien. Dans le pays du violoncelle, je goûte à la grandeur de ce qui nous dépasse. Cet au-delà qui nous mène à l’Amour. Je savoure l’immensité d’un ailleurs penché vers nous, si près, si loin.

 

Son corps de bois gémit de plaisir, ou peut-être de douleur, je ne saurais le dire, tandis que ma robe étincelle de mille feux. Je sens sa poitrine sonore tout près de ma peau éclairée. C’est à se demander si nous sommes un ou deux. L’archet se fatigue lui aussi, ravi cependant par la luminosité de notre scénographie. Il s’élance et revient, comme le vent dehors secoue les branches nues.

 

Je me dilate dans son souffle d’ombre et de chaleur. Je n’en finis plus de danser au centre de son cyclone musical, à la brillance inégalée. Sa voix profonde m’apprivoise, je ne peux plus lui résister. Pourquoi, d’ailleurs, devrais-je m’en aller ? Il serait vain de fuir tant d’intériorité lumineuse.

 

Je regarde par ma fenêtre. La nuit est tombée en même temps que le chant psalmodié des cordes encore tremblées. En une fraction de seconde, tout s’est effacé dans l’horizon de mon salon. J’ai juste eu le temps de secouer ma robe de lumière : ses perles éclairées sont tombées au sol. Enfin, je crois.

 

Vous voulez connaître la fin ? Le violoncelle est parti lui aussi, bien peiné de notre séparation. Je lui ai chuchoté : « Je reviendrai. »

 

Alors, il m’a souri. Je le sais désormais, dans le murmure de l’Amour…

 

Je reste captive.

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