L’Important

 

J’ai vécu des années sans télévision. Puis, parce que le monde, la vie, les autres… je me suis acheté de nouveau un téléviseur. Je me souviens très bien du jour où je l’ai reçu ; je ne risque pas de l’oublier. Alors que le vendeur l’installait à mon domicile et procédait aux réglages, on voyait, en direct, les avions traverser les tours du World Trade Center. Une date mémorable. L’écran entrait chez moi par le fracas du monde.

 

Après ce premier contact, je me suis habituée. Je regardais des films stupides, des épisodes imbéciles, des reportages, des émissions animalières.

 

Les années ont passé. Le temps rend plus vulnérable, souvent. En tout cas, les programmes n’étaient plus à mon goût ; plus les chaînes fleurissaient, plus je me désintéressais du petit écran.

 

Aujourd’hui, je viens de donner cette télévision. Tout simplement parce que je ne la regardais presque plus, sauf pour les actualités. C’est tout. Plus rien ne m’attirait vraiment, plus rien ne me distrayait.

 

Je dois vous avouer :  j’ai honte. Quand je pense à tout ce temps passé devant ce poste inutile, avaleur d’yeux, bouffeur de temps, dévoreur de silence, pollueur de nos âmes, oui, j’ai honte. J’ai passé trop d’heures devant cet écran violent ou frivole, querelleur ou relativiste, manipulateur et abrutissant.

 

Longtemps, cet objet avait disparu du décor de mon existence : la vie monastique, la vie offerte à une amie qui m’accueillait chez elle… Je n’en voyais plus l’utilité. Quand, de nouveau, j’ai retrouvé cette distraction, je connus pourtant une grande joie : l’écran me sortait de moi-même, de mon isolement. Il était une fenêtre ouverte sur le monde. J’apprenais quelques rudiments politiques, quelques bases écologiques, je découvrais les paysages et les coutumes d’autres contrées.

 

Peu à peu, cependant, l’intérêt diminua. L’avènement d’internet avait pris le pas, sans doute.

 

Et voilà, nous y sommes. J’ai vieilli. Les horloges ont continué leur danse routinière et les écrans ont poursuivi leur course envahissante : la télévision, les ordinateurs, les réseaux sociaux, et à présent l’intelligence artificielle. On ne va pas contre le monde sans risquer de rester à quai.

L’ordinateur m’est indispensable : pour mon écriture, pour mon cœur, pour ma vie. Je peux regarder la télévision par son biais, mais comme je regarde très peu…

 

Désormais, l’écran ne m’avale plus. Il ne déverse plus sur mon être ses tonnes d’images agressives, trop dures ou futiles. Je ne m’isole pas, certainement pas. C’est pour moi une hygiène de l’âme.

 

Je désire vivre, pour le temps qui me reste ici-bas, d’autres priorités. Nourrir davantage ma vie spirituelle. M’adonner à mes passions que la télévision, par habitude, m’empêchait de garder, trop captivée par des débats, des spots ou des films incongrus.

 

Ce soir, c’est la première fois que je passe la soirée sans sa présence physique dans mon appartement. J’ai observé avec plus d’émerveillement encore la brillance du soleil traversant ma fenêtre. J’ai posé une statue que j’aime à la place où trônait l’écran. Je me dilate dans l’espace.

 

Après tout, j’invitais trop de monde chez moi : chroniqueurs, acteurs, chanteurs, journalistes, parents, enfants… Il y avait dans cette habitude de garder le poste allumé une facilité rassurante, une compagnie artificielle qui apaisait mes journées solitaires sans les guérir.

 

À présent, je suis seule encore. Je vois la nuit tomber. Le silence est là, ou presque. J’écoute une musique de Bach dans mon casque et, en même temps, j’écris. J’ignore combien de temps il me reste à vivre sur cette terre, mais je sais une chose : je ne regrette pas mon choix.

 

Je vais parler avec mon clavier, avec mes plantes, avec Dieu. Je vais écouter les mots des autres, les musiques sans bruit, les paroles sans vacarme. Non, je ne regrette pas. J’aurais simplement aimé comprendre plus tôt.

 

Mes doigts parcourent les lettres de l’alphabet ; j’entends leur musicalité. Je remarque les élans qui me traversent. J’explore du regard mes icônes, mes bougies. Je respire le parfum du soir, si émouvant dans sa nudité, dans sa simplicité d’être. Qu’importe que mon voisin d’en face m’observe depuis sa fenêtre, cela n’a pas d’importance.

 

L’important, c’est l’amour à donner. Voilà ce qui désormais m’attire.

 

Ce n’est pas une utopie. Pour le temps qui me reste, je me livrerai à d’autres occupations, plus urgentes, plus invisibles peut-être, moins en vogue, moins glorieuses en apparence, mais plus nécessaires que jamais.

 

Comme le disait la grande Thérèse d'Avila :

« Le monde est en feu, ce n’est pas le moment de traiter d’affaires de peu d’importance. »

Si, au XVIIᵉ siècle, cette mystique déclarait une telle vérité, que dirait-elle de notre vie contemporaine ?

 

Oui, le monde est en feu.

Je serai une petite veilleuse, silencieuse, cachée, sans autre ambition que d’aimer. Voilà. Et si cela dérange, si vous trouvez mon propos présomptueux ou rêveur, tant pis.

 

Cela aussi n’a pas d’importance.

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