Ouvre ton cœur
Pour lui, les mots sont des mots. Rien de plus. Enfin, c’est ce qu’il dit.
En réalité, il ne parle pas. Il bavarde. Il ne se livre pas. Il raconte.
J’aimerais tant qu’il dise ce qu’il porte en lui : les fleurs fanées de jadis, les sentiers perdus, les pierres du chemin, les arbres abattus.
Les mots sont des coquillages, mon ami. Prends-en un, rien qu’un. Pose-le contre ton oreille : écoute ce qu’il te murmure. Entends-tu les vagues mugissantes de tes pleurs refoulés ? Recueilles-tu, au tympan de tes regrets, l’écume des jours enfuis ? Écoute, mon ami, écoute les mots nacrés tout au fond de ton âme : ces oiseaux danseurs que tu n’as jamais regardés, la virtuosité de ton violoncelle intérieur, la candeur de ta petite enfance inviolée.
Les mots sont des étoiles filantes, mon ami. Regarde-les. Contemple leur traversée dans le ciel de ton cœur esseulé. Tu crois avoir tout dit de toi ? Tu le penses vraiment ? Pourtant, je ne crois pas. Quand je vois tes yeux délavés, ta maigreur affichée, tes certitudes acclamées haut et fort, je ne peux pas me tromper. Les astres qui brillent ne mentent jamais. Ils savent mieux que toi ce qu’il en est de tes vertiges et de tes désirs. Hypnotisé par leur scintillement, tu verrais leur beauté au pli de ton être retrouvé.
Je t’en prie, mon ami, mon île perdue, mon gosse affamé, les mots ne sont pas que des mots. Tu n’as pas besoin de les étouffer ni de les piocher au tréfonds de ton inconscient. Ils sont là, à fleur de toi, à fleur de ton être en repli.
Oh, si seulement je pouvais t’aider à prononcer ces étincelles qui dorment au fond de toi. J’ai un rêve : à mon premier sourire pour toi, face à tes yeux surpris, je verrai jaillir ta lave de feu au sortir du volcan. Tu brûles, mon ami, mais tu ne le sais pas. Tu portes en toi les flammes des blessures que tu croyais éteintes.
Les mots ne sont pas que des mots. Ils sont la clé qui ouvre ton âme abîmée, les secrets enterrés, les portes hermétiques fermées à triple tour, à quatre tours, que dis-je, à mille tours, au mot de passe oublié. Je les entends parfois supplier, comme un prisonnier qui veut sortir : « Ouvre-moi ! Libère-moi ! ». Si tu voyais leurs larmes rouler sur leurs joues tandis qu’ils crient de la sorte, tu ne pourrais plus te dérober.
Les mots, parfois, ébranlent les donjons, les pont-levis, les tours érigées de vieilles pierres, les châteaux, les murs des forteresses. Ils sont si doués pour voyager dans le temps, l’espace, l’air confiné de nos attentes, de nos mémoires et de nos pensées. Ne les méprise pas. Les mots ne sont pas que des mots. Ils sont le train, l’avion, le vélo. Ils sont bateaux, rames et radeaux. Ils emmènent plus loin que tu ne le crois. Laisse-toi partir à leur rencontre : ils ont tant à t’offrir.
Mon ami, les mots sont des coffres au trésor. Tu gardes en toi bien plus que tu ne l’imagines. Comment je le sais ? Je le devine, c’est tout. Tu sais bien que je suis branchée sur une autre fréquence : celle de l’enfance, celle des ondes invisibles, des anges musiciens, des silences apaisés.
Je le sais, j’en suis sûre : des perles à prix d’or parsèment ton plancher, des cahiers griffonnés attendent ta lecture, des petites voitures rouges télécommandées s’amusent à vrombir.
Les mots lèvent les couvercles, ils ôtent la censure inconnue. La pudeur des adultes qui jouent à être grands et forts ne tiendrait pas longtemps devant ma tendresse. Lorsque je me penche sur ton écriture, les superhéros, fatigués de leurs combats, s’assoient sur le bord de mes sentiments. Ils rendent leurs boucliers, leurs épées, leurs armes, et même leurs échasses.
Mon ami, les mots sont des trapézistes, des voltigeurs insoupçonnés, des danseurs inégalés, des clowns tristes et des Pierrot sur la Lune. Ils sont si grands : ils font ce qu’ils disent. Oui, souvent. Ils orientent, ils donnent l’élan ou retiennent. Ils sont miroirs cassés ou réverbères discrets. Mais je te le chuchote encore : ils ne sont ni creux, ni vides, ni simples convenances ou facilités littéraires.
Ils sont toi, mon ami : tantôt une fleur mélancolique entre deux pierres du jardin, tantôt une tourterelle en fête au lever du soleil. Ils sont toi, et bien plus encore. Ils sont l’âme et le corps, l’esprit et le verbe qui sauve, l’expression de l’intime, la rose de janvier, la couleur des fautes inavouées. Ils sont comme des moineaux à la porte de ton âme volière.
Mon ami, les mots sont beaux dès qu’ils sont sincères, dès qu’ils osent, dès qu’ils s’aventurent à la vérité, dans la grandeur, jusqu’au Divin.
Je les aime lorsqu’ils sont parfumés de lumière. Le mot araméen dit : Ephata ! Ouvre-toi. Mon ami, ouvre ton cœur avec tes mots. Non pas tes mots tout seuls.
Ouvre ton cœur.
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