En Avril, il neige...

Nous sommes à la mi-avril, il a neigé toute la matinée. Le soleil brillait d’une telle intensité la semaine dernière. De nouveau, on se croirait à l’automne. Nous voilà revenus, enfin presque, au temps des feuilles valseuses, aux lumières crépusculaires, au doré des paysages, au rouge pourpre de l’Aurore, à la rosée scintillante sous la caresse du froid.

 

C’est étrange, en quelques heures à peine, tout nous ramène, sans forcer, à hier. À ce moment unique où nous ne savions pas que l’hiver reviendrait au printemps. C’est ainsi, les mois peuvent s’enchevêtrer sans tenir compte de la bienséance, des règles d’usage et des normes. Il n’est d’ailleurs aucun règlement qui interdise l’inattendu.

 

Samedi matin, je me suis rendue au « salon des orchidées » qui se tenait dans ma ville. Lorsque je me suis retrouvée dans la grande salle, entourée de toutes ces merveilles, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de toutes les formes, j’avais l’impression d’être télétransportée dans un autre univers. L’exotique s’invitait dans cette morne journée pluvieuse, toute grise. Dehors, on aurait cru à la mousson des pays lointains, tandis qu’au-dedans, les fleurs arrogantes envahissaient l’espace de leur insolence.

 

C’est étrange, en quelques minutes à peine, tout nous ramène, sans permission, à une autre réalité. Nous ne pouvions imaginer que des orchidées avaient le pouvoir de gommer les gouttes de pluie qui tombaient, par milliers, que dis-je, par centaines de milliers, sur nos bitumes. C’est ainsi, les événements s’entrechoquent, presque sans nous, font fi de notre accord, de nos lois ou de nos politesses. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que c’est bien mieux ainsi.

 

J’ai posé ma frimeuse, toute blanche, entre mon anthurium et mon ficus panaché. Depuis, elle me regarde toute la journée, comme un défi à mon piètre talent de jardinière. Surtout, ses pétales immaculés me traversent l’âme ; ils me rappellent combien la pureté de la nature est à l’image de l’enfance, des surprises amoureuses, des beautés transcendantes. Elle s’invite dans mon salon, forte de ses racines et de ses bourgeons, comme si elle ne voyait pas la tristesse des murs, la solitude des tableaux fixés dessus et la toile cirée, toute essoufflée, sur la table du milieu.

 

C’est étrange, en quelques instants seulement, tout nous ramène, sans notre aval, à une autre dimension. Nous ne pouvions croire qu’un simple végétal, à la blancheur éclatante, nous emporterait dans des pensées un peu plus sereines, dans la contemplation d’une moniale ou dans l’émerveillement des tout-petits. C’est ainsi, les aléas de l’existence s’entrecroisent durant nos semaines ; ils s’écoulent sans se préoccuper de nos projets, de nos plans ou de nos agendas. À bien y réfléchir, rien ne vaut ces riches imprévus.

 

J’ai repris un peu ma couture ; voilà bien longtemps que je n’avais pas cousu un panier, un sac ou une trousse. Derrière ma machine un peu enrouée, il m’a fallu réapprendre les bases de cette activité. Me voilà de nouveau à réaliser des ourlets, à piquer droit, en courbe, ou bien à lever le pied-de-biche un peu trop rebelle. Je cousais comme une novice maladroite, alors que deux ans plus tôt à peine, je confectionnais des robes ou pantalons, des chemisiers et même des manteaux. Les tissus me glissaient entre les doigts, leur texture me gênait parfois ; les préparer avant de les coudre me paraissait désormais un exercice si difficile.

 

C’est étrange, en quelques années, tout nous ramène à nos premiers apprentissages. De manière imperceptible, sans que nous en ayons conscience, quelque chose s’enfuit. Nous nous étonnons de nos régressions soudaines. Nous ne pouvions supposer un tel décalage entre le passé et la réalité du moment présent. C’est ainsi, les dates du calendrier continuent leur course folle ; elles cavalent, sans se dénoncer, et ce que nous pensions acquis n’est déjà plus qu’un souvenir. Plus j’y songe, plus je me dis que l’inéluctable est un garnement facétieux.

 

La vie se joue de nos pluies, de nos orchidées et de nos coutures ; elle avance, quoi qu’il en coûte, un peu revêche, beaucoup trop dure, parfois si tendre. Elle nous regarde avec la même singularité que les anthuriums. Les bonheurs et les malheurs se suivent, les récoltes aussi ; nous ne pouvions pas nous douter de son exubérante vitalité. C’est ainsi, finalement, seul l’Amour lui donne sens.

 

Seul l’Amour.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.