Le Secret Partagé

 

Un Anthurium se déploie près de la fenêtre ensoleillée. Il chante sa musique inaudible, entre pétales blancs et feuilles en révérence. Il murmure ses mots d’amour que je n’oserai prononcer moi-même. Voilà tout son talent. Il psalmodie pour ceux qui ne le peuvent plus, ceux qui n’ont pour décor que des murs, des vitres cassées, des souvenirs enfuis, des deuils à n’en plus finir.

Il évoque les oiseaux blessés dans les sous-bois, les chemins immobiles, leurs mémoires embrasées à jamais par les adieux. Il raconte la rivière qui suit son cours quel que soit la saison et les biches égarées au cœur des forêts. Près de lui, une grande fougère s’est jointe à ses salutations, à ses mots et à ses partitions.

L’Anthurium se penche alors un peu plus dans l’espoir d’être écouté. Sa complainte vibre dans l’espace printanier, j’entends ses soupirs langoureux. Pris dans les filets de la nostalgie, une larme au bord des yeux, son récit envahit tout autour.

On dirait que le silence le prend dans ses bras dans l’espoir vain de le consoler, mais le soleil darde ses rayons sans s’en occuper. Les malheurs de quelques-uns préoccupent bien peu ceux qui passent sans s’arrêter, ceux qui n’ont plus le temps de rien, pas même une seconde. On juge ou on contrôle, question de confort ou d’indifférence. Je ne sais. Je ne saurai jamais.

Dans le cœur de la plante étourdie par les regrets, on croirait presque un petit chat qui miaule ou qui gémit, difficile au juste de définir ce qui monte d’elle, un mélange de cris retenus ou de chagrin caché.

J’ignore comment lui venir en aide. Vêtue de ses volants verts aux rainures discrètes, son foulard blanc autour du cou, je la trouve bien jolie. Dommage qu’elle soit si triste. À son écoute, je comprends cependant que toutes les injonctions à la joie la fatiguent. Elle n’en peut plus du théâtre et de la bienséance, de ces feintises de mauvais goût, des grimaces enthousiastes aux sourires forcés.

Oui, elle préfère, et de loin, courber vers le sol son âme florale, poser son baiser dans le regard qui la croise, puis, enfin, pleurer sans larmes.

S’il est des fleurs à l’humeur exubérante, bien d’autres éclosent dans la terre invisible de la mélancolie. Si nécessaire, indispensable. Elle refuse l’anesthésie des remèdes ou les conversations inutiles. Elle s’agenouille en prière dans le pot qui protège ses racines, ouverte à la vibration du moment présent, sans paroles, muette, comme le sont les douleurs.

Ne s’élève vers le ciel que sa tendre mélopée, toute intérieure, que nul ne pourrait deviner, surtout vue du dehors. Les apparences sont si trompeuses. Comment je le sais ?

Parce qu’à moi seule, elle a confié son secret. Sans plus attendre alors je lui ai confié le mien.

Nous sommes deux désormais à regarder le ciel.

 

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