Ce texte est une œuvre de fiction librement inspirée d'observations du quotidien écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture
Le Jean, le Chapeau et l’Odeur
Mon voisin, il ne roule pas des mécaniques. Avec ses cheveux longs gris poivrés, son vieux jean, toujours le même, son drôle de chapeau, ses chaussures fatiguées, bref, mon voisin ne paye pas de mine.
Il ne travaille pas ou alors seulement la nuit quand il s’agit de revenir des bars, à moitié saoul. Je l’entends parfois lorsqu’il rentre ; il chante des refrains incompréhensibles et semble converser avec les ombres.
Il sourit avec ses lèvres sans grâce, sa mâchoire édentée, ses rides creusées par les années. J’aurais pu le prendre pour un vampire entre ses virées nocturnes, sa bouche sans dents et sa tenue identique quelle que soit la saison. J’aurais pu imaginer qu’il portait un secret très lourd, unique en son genre, comme ceux que les contes aiment à raconter. Par exemple, ce serait pour empêcher son étrange métamorphose de loup-garou qu’il s’adonnerait avec autant de fidélité à toutes ses beuveries.
Oui, j’aurais tant aimé que ce type de récit soit à l’origine de son comportement. Cela m’aurait aidée à éprouver pour lui un peu d’estime. Rien qu’un peu. Pour être la première témoin au monde de sa mue exceptionnelle, je l’aurais volontiers séquestré afin qu’il cesse de s’enivrer et, là, oh cruelle vérité, j’aurais assisté à la transformation de l’homme en bête affreuse. Je vois d’ici la Une des journaux : « Une voisine découvre le lourd secret du premier Homo sapiens qui partage, pour moitié, l’ADN des loups-garous ». Pour un scoop, ce serait un scoop ! Incroyable.
Mais voilà, la réalité révèle bien d’autres vérités. Mon voisin est méchant, enfin, autant qu’on peut l’être. Il possède ce talent particulier qui consiste à transformer les choses simples en contrariétés. Je me suis déjà disputée avec lui à plusieurs reprises pour des vétilles dont je ne me souviens même plus précisément. Pourtant, chaque fois, il m’a laissé cette impression désagréable qu’il considérait le monde entier comme une offense personnelle.
Sa femme, qui lui ressemble un peu, semble partager cette disposition d’esprit. Certains êtres traversent l’existence en cherchant ce qui ne va pas ; eux paraissent collectionner les motifs de mécontentement. Une porte mal fermée, un objet oublié dans un couloir, une place occupée quelques minutes de trop : tout devient sujet à remarque, plainte ou soupçon.
Comment appelle-t-on déjà cette tendance à toujours guetter les fautes des autres ? Je ne sais pas. Mais certaines personnes semblent naître avec une vocation : surveiller leurs voisins à travers les rideaux et signaler tout ce qui dépasse. Cette femme-là possède assurément un talent naturel dans ce domaine.
Oui, la réalité dépasse la fiction. Les dents de loup sont bien là, en quelque sorte, autant que les sorties de nuit. Il ne manquerait plus que je frotte un peu d’ail sur sa sempiternelle veste crasseuse ; peut-être s’enfuirait-il en hurlant ? Peut-être le verrais-je vraiment, ce monstre déguisé en forme humanoïde ?
Évidemment non, je n’en ferai rien tout simplement parce qu’il sent mauvais. Oui, mon voisin pue. Une véritable infection. Une gousse d’ail ne servirait à rien. Il ne la sentirait même pas. Quand je dis qu’il pue, je vous assure que je n’invente rien. Une odeur pestilentielle le suit partout : dans le couloir, dans les escaliers, dans l’ascenseur. Partout.
Conclusion : je me bouche le nez dès qu’il est passé par là. Quand il a pris l’ascenseur, je suis capable de renoncer à l’emprunter et de choisir les escaliers.
Mon voisin pue, mais alors, vous ne pouvez pas concevoir à quel point ! Comme je suis pourvue de ce que ma mère appelle « un sacré tarbouif », je ne le supporte pas. Mais alors pas du tout.
J’ai tout essayé : désodorisant, courants d’air, respirations stratégiques. Rien n’y fait. Il pue, il pue, il pue !
Comme j’ai à cœur d’aimer les êtres quels qu’ils soient, j’essaie dans ma prière de demander pour lui toutes sortes de bénédictions. De pratiquer le « Aimez-vous les uns les autres ». Ma foi est sincère.
Cependant, je dois avouer mon impiété : je n’aime pas mon voisin.
Non, je ne l’aime pas.
Ou plutôt : je l’aime en Christ.
Ce qui revient à dire grosso modo : « Dieu l’aime en moi parce que, de mon côté, beurk ! »
Eh oui, quelle pauvreté pour moi ! Voyez comme une simple odeur, un regard en biais, une dispute, peuvent mettre à mal tous mes grands principes ! Me voilà mauvaise chrétienne, sans charité aucune. Je n’ai même pas envie de l’aimer. Mais alors pas du tout.
Quelle misère de ma part !
Pourtant, je ne connais rien de sa vie, de son passé, de ses angoisses, de ses projets, de sa pauvreté manifeste, de sa famille, de sa santé. Je devrais montrer de la compassion, au moins en pensées. J’ai déjà tenté d’alimenter en moi le feu de l’amour fraternel.
En vain.
Quelle misère !
Je n’aime pas son jean, pas ses yeux, pas ses cheveux dégueulasses, pas ses chaussures… et surtout, surtout… son odeur me donne la nausée !
Oh, comme j’admire ceux qui aiment les plus pauvres même quand ils sentent mauvais… J’en suis incapable.
Adieu mes illusions sur ma capacité d’aimer !
Je n’aime pas mon voisin qui pue.
Ajouter un commentaire
Commentaires