Une poignée arrachée
Je me souviens des panneaux placés à la devanture des magasins sur lesquels était écrit : « Fermé pour cause d’inventaire ».
Depuis quelques temps, cette pancarte revient souvent dans ma vie, les causes divergent mais le résultat est le même : « Fermé ».
« Fermé parce que je refuse de croire » ; « fermé parce que je ne vous aime pas » ; « fermé parce que je ne partage pas vos idées » ; « fermé parce que je n’adhère pas à votre foi » ; « fermé parce que fermé ».
Bien des gens se disent ouverts à la nouveauté mais je n’en vois pas les effets. Ils font semblant de vous écouter, comme s’ils vous accordaient du crédit, en vérité, ils savent déjà que ce sera non.
Ils racontent qu’ils vont y réfléchir mais il n’en est rien. Ils ne disent pas ce qu’ils pensent. « Fermé parce que je ne changerai pas d’avis ». « Fermé parce que je soigne ma réputation », « fermé à cause de mes proches ».
Les prétextes sont nombreux, les arguments présentés comme incontestables ressemblent à des textes de lois auxquels nul ne peut déroger.
J’ai regardé par ma fenêtre, le parasol s’expose à la chaleur du soleil, l’été éclate de joie tandis que mon cœur ressent une tristesse accablante. A l’horizon je vois se confondre le bleu du ciel et le vert des forêts sur les sommets des montagnes. Les arbres embrassent les nuages voyageurs tandis que l’immensité des cieux se penche tout étonnée vers mon âme. Il est bien le seul à s’ouvrir, à me donner son baiser, à me lire.
J’ai lu : « je ne peux pas vous lire, je suis incroyant », « Je ne peux pas vous dire oui, ce serait mentir ». Les exemples sont aussi nombreux que mes larmes intérieures. Je ne veux blâmer personne, chacun est libre. Enfin, j’espère. Est-ce qu’on le demeure lorsque les portes restent fermées, et parfois pour toujours ?
Le plus douloureux n’est pas tant ce qui est dit mais plutôt de ressentir à nouveau, encore et encore, cette frontière indélébile entre les autres et mes mots. Entre ma foi et la leur. Ce qui fait le plus mal, c’est ce rejet, comme un a priori indiscutable.
« Fermé par manque de temps », « fermé parce que ce n’est pas possible », « fermé parce que trop difficile », « fermé parce que le chemin qui mène de vous jusqu’à moi est impossible ».
Peut-être, qu’après tout, toutes ces fermetures sont légitimes. Peut-être qu’il vaut mieux finir avant même de commencer. Peut-être qu’il serait vain d’avancer, à un moment donné, on trouverait porte close. Une fois de plus.
Alors j’ai rêvé et mon rêve était beau. Toutes les portes condamnées se dressaient devant mes yeux surpris. Dans mon chagrin, dans ma désespérance même, je frappais de mes deux poings sur le bois épais, les cadenas tombaient, les serrures se cassaient, puis, d’un grand coup de pied, les battants cédaient enfin.
J’ai imaginé face à moi, une allée fleurie me tendre les bras, des cœurs qui se partagent, des mots qui volent dans la douceur, des vrais sourires qui ne mentent pas. J’ai vu dans les pupilles comme des jardins de juin aux mille coquelicots, des véritables paroles sans charme ni drapeaux et des âmes offertes comme un cadeau. J’ai observé le souffle de la vie, il caressait de ses mains invisibles les désirs, les soifs et les espoirs.
Rien n’était clos. L’Espérance voguait dans la béance de l’amour rejeté. La sincérité, expansive comme la joie, me rencontrait sans fard ni remords. Rien n’était perdu. Seule, sous mon regard en pleurs, la grâce enfin me plongeait dans l’ouverture éternelle d’une écriture qu’on ne méprise plus.
C’est peut-être pour ça que je me sens si seule, l’Amour entre mes mains, comme une poignée arrachée.
C’est peut-être pour ça que j’ai si mal ce soir devant tant de refus.
Comme l’Amour, ma déchirure n’a pas de porte. Ni fermeture.
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