Le brumisateur

 

Elle marchait dans une allée dépourvue d’ombre. Nous étions au mois de Juillet, en pleine canicule. Fatiguée de vivre derrière les volets clos de son appartement transformé en four, elle avait choisi de sortir. A l’obscurité, elle préférait la lumière, malgré la chaleur. Dehors, on respirait un peu mieux.  

Alors qu’elle avançait perdue dans ses pensées, elle vit juste à quelques mètres sur sa droite, des brumisateurs géants. Pour être plus précise, il s’agissait de piquets de fer bien droits en haut desquels il y avait une sorte de pomme de douche. De là s’échappait, à intervalles réguliers, environ toutes les cinq minutes, une pluie très fine.

Elle trouva le concept amusant et se plaça dessous. Presque aussitôt, une rosée de tendresse la couvrit de ses perles d’eau, les bras un peu à l’arrière du dos, le buste en avant, les pieds joints, les yeux fermés, elle savoura le rafraichissement de l’air. Elle goûta aux baisers liquides des minuscules gouttes, elle apprécia la simplicité avec laquelle elles venaient à elle.

Quelle joie ! Elle se réfugia pour quelques instants dans la moiteur des bras humides, grand ouverts pour l’accueillir.  Elle en fut touchée, ce n’était pas si courant. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit des regards curieux qui l’observaient. Elle choisit de ne pas y prêter attention. Elle referma ses paupières pour profiter encore de l’ondée généreuse, en tout point magnanime, sans retour sur elle-même. L’eau n’est pas individualiste, c’est là l’une de ses prérogatives.

Un peu étourdie par la fraicheur de cette délicate bruine, elle n’en revenait pas qu’un tel bonheur ordinaire puisse ainsi s’offrir, sans faux semblant, ni sottes excuses, en plein cœur de l’après-midi. L’eau se donne pour qui sait la cueillir.

Prise dans le vertige de cette averse tamisée, elle aurait aimé emporter avec elle les âmes blessées en quête d’un amour. Elle désirait tant, et pourquoi pas, rendre les gens heureux, rien qu’un peu, rien qu’une seconde, rien qu’une fois. Tant de misères et de tourment l’entouraient.  Elle pensait plus particulièrement à une personne qu’elle avait tant aimée, bien loin d’elle à présent.

Inondés par les larmes du ciel, elle en était sûre, les cœurs trouveraient la consolation qu’ils cherchaient sans le savoir. Ensemble, ils se délecteraient du pouvoir régénérateur venu d’en haut, des sourires invisibles cachés dans les grains mouillés.

Petit à petit, ce torrent discret glissait sur elle en parcourant non seulement son corps mais également tout son être intérieur, celui qu’on ne peut deviner, celui qui se dérobe sous les apparences de la banalité trompeuse.  

Les gouttelettes devenaient comme des ailes de moineaux à la transparence angélique. Leurs plumes la soulevaient jusque sous les nuages gorgés de cette eau vive qui ramène à la vie.

Soudain, le crachin bienheureux cessa son intrépide course, comme ça, de manière si inattendue qu’elle en fut attristée. Alors, parce qu’il fait bon voyager, parce qu’une étreinte imperceptible vaut mieux que milles rencontres, elle attendit encore un second déluge de caresses en liberté.

Quand il arriva, toujours aussi joyeux, rapide et sans regret, elle ouvrit grande sa bouche, on ne sait jamais, pourrait-il l’abreuver à tout jamais de son nectar d’amour ? Elle rit de cette hypothèse que l’été lui murmurait. Comme si c’était possible, comme si, dans ce monde, une telle espérance pouvait prendre fin.

Elle baissa enfin la tête pour recevoir ce baptême déguisé.

Le sacrement de la Vie.

Aussi rare et précieux que l’eau de pluie.

 

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