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Dix jours sans frigidaire

Dans le chapitre : "Les changements". (Difficultés des transitions).

 

— Partir, vite ! Bon sang, ce n’était pas prévu du tout ça ! Oh zut ! Franchement ça m’énerve ! Ils devaient me livrer aujourd’hui et vlan ! la livraison retardée ! Dix jours sans frigidaire ! Dix jours ! Bazar ! Obligée de m’installer chez ma mère ! Pfft !

Elle était franchement agacée. Il y avait de quoi. Très sensible de nature, cet imprévu l’avait mise dans tous ses états. Un frigidaire qui tombe en panne après onze ans d’utilisation, après tout, vu l’obsolescence programmée actuelle, ce n’était pas très étonnant. Mais, voilà, cela n’empêchait pas son agitation. Depuis plusieurs jours déjà, ses nerfs avaient été mis à l’épreuve : éponger l’eau de son réfrigérateur qui ne réfrigérait plus grand-chose lui avait déjà pris un peu trop de temps à son goût…

À présent, il s’agissait de faire ses valises pour son séjour. Malgré les difficultés qu’elle éprouvait, sa foi l’aida beaucoup. Elle consentit tout simplement à ce qui arrivait sans plus lutter contre le réel. Elle se répétait : « Non, ce n’est pas un mauvais sort. Ce n’est rien qu’un incident bien mineur ». Elle se reprochait si souvent de se plaindre pour ce qui, en vérité, semblait n’être que des « broutilles » pour la plupart. « Tu n’es pas dans un pays en guerre, tu ne meurs pas de faim, tout va bien ». Elle retrouva le sourire.

C’est à ce moment-là, au moment même où la joie du consentement ou ce qu’on peut nommer aussi « l’abandon à la Providence » semblait la saisir, qu’elle commença à ouvrir ses sacs pour les remplir. « Alors, que me faut-il ? ». Elle désirait absolument ne rien oublier. Rien du tout. « Bon, il me faut ma machine à coudre pour être certaine de ne pas m’ennuyer : tissus, aiguilles, boîtes, épingles, pinces, règle, fermeture Éclair, thermocollant, pédale, prise, baisser le pied de biche pendant le voyage ». Elle s’affairait en essayant, tant bien que mal, de garder la paix qui l’avait gagnée depuis peu.

« Ensuite, ensuite, il me faut mes livres, mes feutres, mes cahiers, mes Stabilos, mon stylo à plume préféré… ». Une sensation de nervosité recommençait à poindre dans son corps.

« Oui, si jamais je ne peux pas coudre, il faut que j’écrive. Si je ne peux pas écrire, je dois pouvoir m’occuper de tout le reste sur internet ». Aussitôt, elle prit son ordinateur, ses clés USB, son disque externe. Vint ensuite le tour des vêtements, des accessoires de toilette, de sa pharmacie. Bref, après plus de vingt minutes à aller d’une pièce à l’autre pour rassembler toutes ses affaires et les placer dans différents bagages : valises, sacs à roulettes, sac à dos, elle fit une pause : « Mon Dieu ! Tout cela ! ».

Trois valises, deux sacs énormes et deux plus petits, pour seulement huit jours. Comme si, pour se sentir à l’aise, sécurisée, il avait fallu, sans qu’elle s’en rende compte, penser à toutes les versions d’elle-même : « La couturière », « La secrétaire », « l’auteure », « la promeneuse en cas de pluie mais aussi par beau soleil ». Elle avait pensé aussi à « la croyante », à cet effet, elle n’avait pas omis d’emporter icône et bougie.

Une fois de plus, elle comprit qu’elle s’était encore laissée guider par le fameux, le sempiternel : « On ne sait jamais ! » ainsi que par le cruel, bien qu’inconscient : « Et si…… ». « Et s’il pleuvait », « Et si je n’avais pas assez d’aiguilles », « Et si j’avais froid »….

À bien y penser, elle comprit avec un peu de recul que le TDAH ou bien l’autisme lui jouait encore des tours : elle pensait qu’elle avait retrouvé un peu de sérénité, il n’en était rien. En surface, peut-être, oui, mais en profondeur, rien de moins vrai. Elle s’aperçut qu’en réalité, son cerveau avait tout anticipé : le moindre souci possible, la plus petite probabilité d’inconfort, pour tenter d’y remédier déjà, à l’avance.

Elle soupira. Tout cela s’était organisé en elle sans qu’elle sache à quel moment l’angoisse avait repris la direction des choses.

Enfin, quand sa mère arriva pour charger le tout dans son coffre de voiture, celle-ci s’exclama :

— « Mais c’est pas croyable ! As-tu besoin de tout cela pour une semaine seulement ! ».

Ce à quoi elle répondit :

— « Peut-être pas en effet. Mais comme ça, je ne manquerai de rien. Je préfère en emmener trop et ne manquer de rien plutôt que de me sentir frustrée si je n’ai pas ce qu’il faut sous la main ».

Les yeux grands ouverts, son interlocutrice répondit :

— « Bon, ben, j’espère que cela ira ! ».

Elle commençait à bien connaître les habitudes de sa fille, elle s’étonnait encore un peu mais sans plus, elle ajouta donc :

— « Encore une chance que tu ne viennes pas pour un mois ! ».

Voilà, une petite aventure de rien du tout, presque rien, qui peut paraître anodin aux yeux d’autrui. Certains diront : « Ça, ce sont les femmes ! Elles anticipent tout ! Elles en emmènent toujours trop ». Peut-être. Mais dans son cas, ce n’était pas qu’une fois de temps en temps, mais bien souvent. Là est toute la différence.

« Après tout, se dit-elle pendant le voyage, si j’avais pu, j’aurais aussi emporté mes plantes, les feuilles de lierre devant mon immeuble, les oiseaux qui font leur nid sur le mur près de ma fenêtre, les arbres, le vent, les nuages en forme de dromadaire, les couleurs des roses ! ».

Elle sourit. « Le vent n’est pas TDAH, pourtant il transporte avec lui, quoi qu’il arrive, toute la beauté du monde…Il est mon ami ».

Cette pensée la fit sourire. Et sa mère qui, pourtant, n’entrait pas dans son esprit, lui sourit elle aussi.

 

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