Un cœur fermé
J’allais me noyer, c’était certain. L’eau recouvrait doucement mon corps, puis ma tête. En un instant, je fus engloutie sous cette masse informe et mouvante avec laquelle je n’avais jamais été à mon aise. Transparente, peut-être, mais si vive, si fougueuse.
Je me noyais donc. Ensevelie sous cette peau liquide. Comment m’en extraire ? Il ne me restait que le cri. Peut-être que quelqu’un m’entendrait, peut-être qu’un bras compatissant me sauverait de ces remous impitoyables qui me tenaient captive. J’ai ouvert la bouche, oui. Mais sous l’eau, mon cri s’effaçait. Inaudible. Alors, dans un ultime sursaut, avec la force nue du désespoir, je suis parvenue à remonter. Et là, à la surface, j’ai crié. Ce cri résonne encore. La tête hors de l’eau, j’ai hurlé comme jamais. Je m’arrachais à la mort avec la puissance intacte de la vie qui refusait de me lâcher.
J’ai pu, ce jour-là, hurler si fort que l’eau s’est expulsée de ma gorge dans un bruit qui m’habite encore. Oui, j’ai vaincu l’eau, son impertinente emprise.
Mais pour ouvrir un cœur à l’amour… aucun cri n’y peut rien. Peine perdue. Frayeur de l’âme. Une porte verrouillée ne s’arrache pas.
J’escaladais la montagne, la trentaine passée, persuadée que ce ne serait pas trop ardu. Mais dès les premiers jours dans ces Pyrénées majestueuses, j’ai compris que ce serait difficile. Première de cordée, non par force mais par lenteur, j’avais tant de mal à gravir les pentes. Chaque inspiration m’arrachait la poitrine. Le cœur affolé, je me mettais à compter mes pas, à lever chaque jambe comme si elle pesait une tonne. Je montais, j’inspirais, j’expirais, je montais encore, en lutte contre ma propre gravité, pareille à une caisse de pommes soulevée par la main d’un enfant. Enfin, le sommet. Quand j’y suis arrivée, j’ai crié comme jamais. Un cri si puissant que toutes les montagnes en frémissent encore. Un son libérateur, un crescendo de victoire et de fierté.
J’ai réussi, ce jour-là, à atteindre la cime. Là-haut, le vertige s’est envolé dans ma voix. Mes jambes tremblantes ne m’ont pas empêchée de projeter ma joie dans l’air pur. Oui, j’avais vaincu les hauteurs et la fatigue.
Mais pour ouvrir un cœur à l’amour, aucune réussite, aucun cri ne le pourra jamais. Tout effort échoue. Une porte close ne cède pas.
Je m’étais retrouvée enfermée, bien malgré moi, dans les toilettes d’une gare. Le verrou avait glissé trop loin, impossible de le ramener. Serrure rebelle. Me voilà donc debout sur les rebords, essayant de franchir la porte par le haut. Mais la hauteur était trop grande. Une maladresse et je me rompais le cou. Fallait-il attendre quelqu’un ? Combien de temps ? Je ne le savais pas. J’ai tenté mille contorsions pour sortir. En vain. Aucune ruse ne vint à bout ni de cette porte ni de mes maladresses. Mon corps manquait d’agilité. Je n’avais plus la souplesse de mes vingt ans. Restait la solution ultime : crier. Crier sans relâche, jusqu’à devenir presque aphone. Je revois l’étonnement du gardien, son rire, et mes larmes humiliées.
Ce jour-là, j’ai réussi à me faire entendre pour être secourue. Hurler sans répit plus de cinq minutes… on ignore la ténacité que cela exige, l’espérance qu’il faut.
Mais pour ouvrir un cœur à l’amour, tout cela est vain. C’est une perte de temps. Pour déverrouiller un coffre scellé, rien ne marche. Rien. Vous entendez ? Rien. Tout est inutile.
J’aurai beau me cogner la tête contre les murs, haranguer une foule immense, chanter mes vocalises, réciter les plus beaux versets, gravir toutes les montagnes, plonger dans tous les océans, ou même libérer tous les oiseaux des volières domestiques… non. Mon Dieu. Devant un cœur fermé, je ne peux rien. Néant. Vide. Je suis impuissante. Inutile. Contraindre l’amour est une illusion. Mes cris répétés, intérieurs ou non, ne sont que des vagues qui viennent mourir sur le sable. Inlassablement. Comme l’écume sur les rochers, la pierre, obstinée, ne cède pas.
Je ne peux ouvrir un cœur à l’Amour.
Je le comprends maintenant : voilà pourquoi Dieu est transpercé. Rien n’est plus cruel que le manque d’amour. Rien n’est plus douloureux qu’un cœur fermé. Pour toujours. Mon Dieu, je n’ai alors plus qu’un refuge : plonger dans ton Cœur à toi, ton Sacré-Cœur ouvert à jamais.
Là seulement se trouve mon remède. Ma guérison. N’est-ce pas ?
Oui.
Puisque tu es l’Amour.
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