Si tu savais ce que j’ai fait…Dieu le sait déjà.
J’ai souvent entendu ces phrases. Elles reviennent, sous des formes différentes, mais elles disent toutes la même chose :
« Si tu savais ce que j’ai fait, tu ne me parlerais plus. »
« C’est parce que tu ne me connais pas que tu me parles ainsi… si tu savais de quoi je suis capable. »
« Je n’ai pas mérité d’être pardonné. Faudrait déjà que je me pardonne. »
« Je suis un hypocrite. Je fais la leçon aux autres, mais ma vie cache bien des choses. »
La honte s’installe à l’intérieur, lentement, comme une pièce qu’on ferme à clé et dont on jette la clé au fond de soi. Elle ne vient pas toujours d’une faute précise. Elle naît souvent d’un passé trop lourd, trop emmêlé, trop confus pour être regardé sans douleur. De ce sentiment tenace : j’ai trop abîmé, j’ai trop raté, il est trop tard.
Beaucoup de nos contemporains vivent avec cela. Ils ne manquent pas forcément de foi. Ils manquent d’une chose plus fondamentale encore : la certitude d’être pardonnables.
Quand j’entends ces paroles, je reconnais quelque chose de très précis. Ce n’est pas seulement de la culpabilité. C’est une honte profonde, silencieuse, enracinée. Une honte qui fait croire qu’il y aurait, en nous, une zone que Dieu ne pourrait pas regarder sans détourner les yeux. Elle ne s’exhibe pas, elle se dissimule. Elle s’habille parfois de lucidité, parfois de cynisme, parfois même d’humilité apparente. Mais au fond, elle dit toujours la même chose : je suis impardonnable.
La honte enferme, isole, nous fait croire que rester écrasé serait plus juste que de relever la tête.
Un ami m’a dit un jour, presque comme une confession arrachée :
« Entre mes 30 et 55 ans, j’ai fait tant de sottises… ». Il n’attendait pas de réponse. Il constatait. Il ne cherchait ni excuse ni justification. Et derrière cette phrase, il y avait une question muette : est-ce que tout cela peut vraiment être traversé par la miséricorde ? Il y avait surtout une fatigue immense : celle de porter trop longtemps son passé comme une dette jamais soldée.
C’est précisément là que la parole de Thérèse de l’Enfant Jésus bouleverse :
« Si le plus grand pécheur de la terre se repentait au moment de sa mort et tirait son dernier souffle dans un acte d’amour, ni les nombreuses grâces qu’il avait abusées, ni les nombreux crimes qu’il avait commis ne se mettraient en travers de son chemin… Notre Seigneur ne verrait rien, ne compterait rien, sauf la dernière prière du pécheur, et sans délai Il le recevrait dans les bras de sa miséricorde. »
Il ne compterait rien.
Nous, nous comptons. Nous additionnons, nous archivons, nous revenons sans cesse sur les mêmes dossiers intérieurs. Dieu, lui, ne compte pas. La honte naît souvent de là : de ce décalage entre la mémoire blessée que nous gardons de nous-mêmes et le regard désarmant de Dieu.
Un saint raconte qu’un jour, revenant encore et encore sur ses anciennes misères, Dieu lui répondit simplement : « De quoi me parles-tu ? Je ne m’en souviens plus. »
Cette parole bouleverse, parce qu’elle entre en collision frontale avec la honte. Non seulement Dieu pardonne, mais Il oublie. Et nous, nous continuons parfois à Lui parler de ce qu’Il a déjà effacé.
La honte nous fait croire que certaines périodes de notre vie seraient irrécupérables, qu’elles resteraient à jamais comme des zones mortes, des terres interdites à Dieu. Or c’est précisément là que la miséricorde veut passer.
La honte ne sauve pas. Elle n’a jamais rendu meilleur, elle n’a jamais rapproché de Dieu. Elle enferme, elle emmure, elle paralyse. Elle nous replie sur nous-mêmes et entretient une culpabilité sans issue. Elle fait croire que rester écrasé serait une forme d’humilité. Mais l’humilité véritable consiste peut-être à accepter que Dieu soit plus miséricordieux que nous-mêmes.
La culpabilité peut conduire à la vérité. La honte, elle, conduit au silence, à la dissimulation, à la solitude intérieure. Elle nous empêche de recevoir ce que Dieu veut donner maintenant.
Il n’y a aucune faute que Dieu ne puisse pardonner, aucune période de vie trop sombre, aucun passé trop lourd. Ce qui est difficile, parfois, ce n’est pas d’être pardonné, mais de consentir à l’être.
La honte nous dit : cache-toi.
La miséricorde nous dit : viens.
Dieu ne demande pas un passé impeccable. Il attend un cœur qui accepte de ne plus se cacher.
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