Des morts solitaires et des enfants qui se tuent : Un monde malade...

DES MORTS SOLITAIRES ET DES ENFANTS QUI SE TUENT

 UN MONDE MALADE

 

 

« Le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence. »

Elie Wiesel

 

On les appelle les morts solitaires.

Expression propre, presque aseptisée, comme si elle voulait atténuer l’insupportable.
Mais derrière ces mots, il y a des corps découverts trop tard.
Des personnes âgées mortes chez elles depuis des jours, des semaines, parfois des années.
L’an dernier, ils étaient trente-cinq.
Trente-cinq dont on a pris conscience.
Et combien d’autres, dissous dans le silence, dont personne ne prononcera jamais le nom ?

 

Ils sont morts seuls.
Non pas parce qu’ils le voulaient.
Mais parce que plus personne ne veillait.

 

Je ressens face à cela une colère qui accuse une époque entière.

 

Car dans le même monde, au même moment, des adolescents se harcèlent jusqu’à la mort.
Des enfants se suicident.
Pour un regard, pour une parole, pour une vexation, on sort les couteaux.
La violence jaillit à vif, comme si la vie humaine n’avait plus de poids.

 

Quand les enfants se tuent et que les vieux meurent seuls, ce n’est pas un simple dysfonctionnement social.
Ce n’est pas une crise passagère.
C’est un signe terrible.
Le signe que quelque chose est profondément atteint dans notre manière d’être humains.

 

Quand les deux extrémités de la vie ,l’enfance et la vieillesse,  sont abandonnées, alors tout le corps social est malade.
Gravement.

 

On parle beaucoup du déclin du niveau de vie.
Mais ce que je vois, ce que je ressens, c’est autre chose :
le déclin de la compassion,
le déclin de la présence,
le déclin du sens de la responsabilité envers l’autre.

 

Je porte en moi une scène depuis plus de vingt ans.
Une scène qui ne s’efface pas :

Un jour, j’ai vu une voisine se suicider.
Elle s’est jetée par la fenêtre du huitième étage.
Je l’ai vue tomber.
Je ne la connaissais pas.
Elle était une inconnue pour moi.

Mais depuis ce jour, une question me hante :
« Qu’aurais-je pu faire ? »

Probablement pas grand-chose, me dis-je parfois pour apaiser la douleur.
Je ne savais rien d’elle.
Je ne connaissais ni son histoire ni son désespoir.

 

Mais cette question ne me quitte pas.
Elle s’est élargie.
Elle est devenue plus exigeante.

 

Et pour la personne isolée sur mon palier ?
Et pour l’enfant du voisinage qui marche à mes côtés ?
Et pour ceux que je croise chaque jour sans jamais vraiment voir ?

Suis-je attentive ?
Suis-je suffisamment présente ?
Suis-je responsable, à ma mesure, de la vie fragile qui m’entoure ?

 

Récemment, j’ai glissé un petit mot dans la boîte aux lettres d’une voisine.
Quelques mots simples.
Rien d’extraordinaire.

 

Elle m’a remerciée comme si je lui avais donné la lune.

La lune.

 

Ce remerciement m’a bouleversée.
Il disait tout.
Il disait la soif immense de reconnaissance.
Il disait la pauvreté relationnelle dans laquelle tant de personnes vivent aujourd’hui.

 

On peut faire tant de bien avec si peu.
Un regard qui ne fuit pas.
Un mot qui reconnaît.
Une présence qui ne détourne pas les yeux.

 

Et alors, cette parole du Christ me revient, brûlante, implacable :
« Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. »

 

Le plus petit, aujourd’hui, ce n’est pas une abstraction.
C’est ce vieil homme derrière une porte close.
C’est cette femme âgée que plus personne n’appelle.
C’est cet adolescent silencieux, au bord du gouffre.
C’est cet enfant qui ne trouve plus sa place dans le monde.

 

Nous aimons les grands discours, les grandes causes, les grandes indignations.
Mais l’Évangile ne commence pas par là.
Il commence par la rencontre.
Par l’attention.
Par le refus de l’indifférence.

 

Je crois que notre responsabilité est là.
Dans ces gestes minuscules, humbles, presque invisibles.
Mais qui, parfois, tiennent une vie entière debout.

 

Car un jour, nous aussi, nous pourrions être derrière une porte fermée.
Dans l’attente d’un signe.
D’un regard.
D’un mot.

 

Psaume 69 :

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