Chapitre : Habiter le monde
Un jour Cerfa
Un jour pour administrer l’administration qui administre mes dossiers. Un jour pour cliquer sur la souris autant de fois que le nombre de fenêtres de l’immeuble d’en face. Un moment d’angoisse à remplir des cases, à signer en bas à droite puis à recommencer. Surtout ne nous trompons pas, sinon, il faudra tout reprendre.
À nouveau, signer en haut à gauche, imprimer l’imprimé qui s’imprime à toute vitesse, on ne sait jamais, mieux vaut garder un double. Pour la suite. Si jamais le papier se perd, si jamais ils se trompent, si jamais il faut des preuves. Des preuves de quoi ? Des marques de révérence auprès des organismes qui contrôlent nos projets, notre passé, nos échecs, nos réussites.
Un jour pour se confronter aux petites croix à placer au bon endroit. Il faut choisir vite entre le oui ou bien le non, entre hier et demain, entre eux et moi. Les documents Cerfa sont des champions en carrés, en lettres minuscules, en notes de bas de page, en astérisques.
À nouveau, me rappeler ces heures derrière mon bureau, comme secrétaire. Mes nombreux contrats, les standards à dix lignes, les insultes des allocataires, les réclamations, les contentieux. Pourtant, je gérais au mieux.
Oui, au mieux, malgré le TSA que j’ignorais, le TDAH qui expliquait l’angoisse en crescendo. Pourtant, j’agissais avec rectitude. Oui, très bien, malgré mon cerveau en surchauffe, mon corps épuisé, les néons de la salle d’attente, les remarques des collègues indignés.
Un jour pour taper les bonnes réponses, raturer les mauvaises. Il s’agit de tout bien raconter, de tout bien déclarer. Qui sait ce qui va me tomber sur la tête pour l’omission d’une lettre ou d’un chiffre, pour avoir mal observé ou parce que je ne savais pas ?
« Nul n’est censé ignorer la loi », ah, pas commode cette sentence immuable. Pas commode du tout. Elle m’effraie, on dirait un oiseau tout noir qui plane au-dessus de ma tête. Peut-être va-t-il plonger pour me picorer les yeux, les cheveux, les oreilles ?
À nouveau, un film d’horreur dans le quotidien banal.
L’ordinaire merveilleux aux mille beautés naturelles attend nos prières, nos gratitudes et nos émerveillements. La grâce parcourt les rivières, les enfants, les arbres et les tulipes de ce début du printemps. Monsieur « Cerfa » n’y connaît rien, pas plus que Madame « Gouv.fr ».
Elle s’en fout l’administration qui administre l’administré que je suis, oh malheur, si déjà pour les personnes dans la norme, la chose est compliquée… Je vous laisse imaginer ce que j’éprouve devant les lignes, les colonnes, les tableaux : à parapher, à poster, numériser, copier-coller.
Ceux qui vivent dans le Spectre comprendront ce que fut ce jour dans la norme. Toute occupée à me gommer pour répondre aux questionnaires, à mimer la bienséance pour ne pas indisposer.
Vivement ce soir, je vais envoyer valser mes godasses, mes fringues et mes papiers. M’asseoir sur mon canapé, écouter la musique de Bach tout en mangeant un yaourt à la vanille. J’allumerai un bâton d’encens, je respirerai bien large, le sourire reviendra…
Comme le jour prochain, dès demain, intact, sans dossier, ni récépissé.
Rien que le jour, pur, traversé par la lumière du ciel.
C’est tout.
L’abondance offerte sans conditions. Jamais.
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