La solitude de Jésus au milieu des créatures.
Embrasse-moi, car je suis venu te tenir compagnie et recevoir ta compagnie en retour. Vois, je suis un Dieu isolé des créatures. Je vis parmi elles, je suis la vie de chacune, pourtant elles me considèrent comme un étranger. Oh, comme je pleure sur ma solitude !
Je souffre le même sort que le soleil. Chaque moment de sa vie, le soleil vit parmi les créatures par sa lumière et sa chaleur. Il n'y a aucune fertilité qui ne vienne de lui. Par sa chaleur, il purifie la terre de ses impuretés. Ses bénéfices qu'il déverse sur tous avec magnanimité sont incalculables. Pourtant, dans sa hauteur, il vit toujours seul. Et l'homme n'accorde même pas un merci ou un geste de gratitude au créateur pour ce soleil.
Moi aussi, je suis seul, toujours seul. Pourtant, au milieu des hommes, je suis la lumière de leurs pensées, le son de leurs paroles, le moteur de leurs actes, les pas de leurs déplacements, les palpitations de leur cœur. L'homme ingrat me laisse seul, ne m'offrant jamais un merci ou un « je t'aime ». Je me sens abandonné par l'intelligence de l'homme parce qu'il utilise pour ses propres fins la lumière que je lui fournis, parfois même pour m'offenser. Je suis absent des paroles de l'homme qui souvent me blasphème. Je suis absent des actes de l'homme qui souvent agit pour me donner la mort. Je suis absent des pas de l'homme, je le suis aussi de son cœur, un cœur tourné vers la désobéissance et porté à aimer tout ce qui n'est pas de moi.
Oh, comme cette solitude me pèse ! Mais mon amour et ma magnanimité sont si grands, beaucoup plus grands que le soleil, que je continue ma course, cherchant toujours une âme désireuse de m'accompagner au milieu de ma solitude. Quand je trouve une telle âme, je l'accompagne continuellement et la comble de mes grâces. Voilà pourquoi je suis venu à toi. J'étais si fatigué de tant de solitude. Ne me laisse jamais seul, ma fille.
La Solitude du Christ et la nôtre
La solitude peut être légère comme une brume ou aiguë comme une lame. Et parfois, elle semble n’avoir ni cause précise ni remède immédiat. Ce texte du Livre du Ciel nous dévoile une solitude encore plus vaste : celle du Christ lui-même.
Il m’est arrivé de lire ce texte et de m’y arrêter longtemps. Non pas comme devant une belle page spirituelle, mais comme devant un miroir. La solitude du Christ y apparaît immense, presque cosmique : il est lumière, chaleur, souffle, vie… et pourtant ignoré. Il donne tout et demeure seul. Quand je me crois abandonnée, quand je me sens de trop ou en décalage, je découvre un Dieu qui connaît cette terre-là bien avant moi.
Je sais ce que c’est que la solitude. Celle qui ne dépend pas du nombre de personnes autour de soi. Celle qui se glisse dans le cœur même quand on parle, même quand on travaille, même quand on aime. Il y a des jours où l’on se sent incompris, invisibles, presque effacés. La solitude du Christ dépasse infiniment la mienne. Elle ne vient pas d’un manque d’amour, mais d’un amour refusé. Elle est plus vaste, plus profonde, plus brûlante.
Pour celui ou celle qui souffre de solitude, cette révélation peut devenir une consolation inattendue. Le Christ ne regarde pas notre isolement de l’extérieur. Il le connaît de l’intérieur. Il a porté la solitude humaine jusqu’à son extrême, jusque dans l’abandon du cœur et l’incompréhension des siens.
Alors quelque chose change en moi. Je comprends que ma solitude n’est pas un territoire déserté de Dieu. Elle peut devenir un lieu de rencontre. Je peux unir ma solitude à la sienne. Lui tenir compagnie dans ce silence où il est si peu aimé. Et lui me tient compagnie aussi. Rien de magique pourtant : le dard de la solitude me blesse encore. Je ne ressens rien. Je n’entends pas sa voix. Mais je crois qu’il est là. Je le sais.
Une lumière discrète s’ouvre. Cela ne supprime pas la douleur. Je le répète : nous ne ressentons pas sensiblement sa présence dans chaque instant d’isolement. Mais nous croyons qu’il est là. Nous savons qu’il vit cette solitude avec nous. Nous ne sommes plus un seul à porter ce silence : nous sommes deux.
Christian Bobin écrivait que « la solitude est une chambre où Dieu peut entrer ». Cette parole éclaire le chemin. La solitude peut devenir non plus désespérance, mais ouverture à la grâce. Non plus enfermement, mais cœur à cœur. Ceux qui n’ont pas encore rencontré l’amour de Dieu vivent parfois cette solitude comme un vide absolu. Celui qui a entrevu le visage du Christ sait, même sans le sentir, qu’une Présence habite ce vide. S’immerger dans sa solitude pour lui tenir compagnie, c’est découvrir qu’il nous tient déjà compagnie. Et dans cette mystérieuse réciprocité, la solitude commence à se transfigurer.
Si le Christ a porté la solitude humaine jusqu’à son extrême, alors la mienne n’est pas un échec. Elle peut devenir une porte. Une ouverture à la grâce. La solitude cesse peu à peu d’être désespérance. C’est une solitude habitée.
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