Le second mouvement
Il y a des jours où je comprends que la Divine Volonté ne se cache pas forcément dans les grandes choses. Elle vient me chercher dans les toutes petites contrariétés, celles qui semblent tellement ordinaires qu'on ne pense même pas à les offrir. Un jour, je voulais rester chez moi, tranquillement, avec mon livre. Ma mère m'a demandé de l'accompagner chez l'opticien pour l'aider à choisir ses nouvelles lunettes. Ma première réaction a été immédiate : râler, soupirer, penser que j'avais autre chose à faire. Et puis j'ai pensé : « Et si c'était cela, maintenant, vivre dans la Divine Volonté ? » Alors j'ai dit intérieurement : « D'accord. J'y vais. Jésus, c'est Toi qui vas le faire en moi. » Rien n'avait changé à l'extérieur. Je n'étais pas devenue soudainement passionnée par les lunettes ! Mais quelque chose avait changé en moi. J'avais retrouvé la paix. J'avais cessé de lutter contre ce qui était là. J'ai compris que l'abandon pouvait commencer avec une chose aussi banale qu'un rendez-vous chez l'opticien.
J'apprends aussi à faire ce chemin avec la souffrance. Une nuit, je voulais dormir. Toute la journée, j'avais été épuisée, cette fatigue profonde qui vous traverse jusque dans les os. Et pourtant, impossible de dormir. J'étais tellement fatiguée que je n'arrivais même plus à prier. Alors j'ai fini par dire : « D'accord. Je ne peux même plus prier. Mais je peux Te donner cela. » J'ai offert ma fatigue, mon impuissance, mon insomnie. Je les ai unies à la souffrance de Jésus. « Fais de cette souffrance ce que Tu voudras. Je Te l'offre, en réparation pour mes péchés et pour ceux du monde entier. » Ce n'était pas une belle prière. C'était presque tout ce que j'étais encore capable de dire. Mais peut-être que la Divine Volonté commence justement là : lorsque je n'ai plus grand-chose à offrir, sinon mon consentement.
Et puis il y a les imprévus qui me font franchement perdre patience. Je traversais un boulevard très fréquenté, en me dépêchant un peu, et soudain : un gros claquage musculaire à l'arrière du mollet gauche. J'ai boité un moment. Le premier mouvement a jailli tout seul : « Pétard ! Mais ce n'est pas vrai ! Encore un souci de plus ! Ras le bol ! P… de fibromyalgie ! » Voilà. C'était dit. Puis j'ai pensé au Fiat. « D'accord. C'est Toi qui permets cet imprévu. Alors viens vivre cette souffrance en moi. » Et, là encore, quelque chose s'est apaisé. J'ai consenti à cet imprévu qui bouleversait mon agenda. Je ne l'aimais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait encore que cela m'arrive. Mais je pouvais le donner.
Et cette nuit encore, à trois heures du matin, un violent orage m'a réveillée parce que j'avais laissé ma fenêtre ouverte. Je me suis levée précipitamment dans le noir pour aller la fermer. Et vlan ! Une grosse chute. Des hématomes sur les tibias, un gros souci musculaire au niveau du thorax. Rien de grave heureusement, mais une douleur terrible au niveau des côtes. Cette fois, j'ai simplement dit : « Fiat. » Adieu la promenade prévue au lac du Bouchet. Adieu les longues promenades avec mon chien. Adieu tout ce que j'avais imaginé faire. La douleur n'est pas devenue agréable pour autant. Mais j'ai pu la regarder autrement : « Je Te l'offre. Unis cette souffrance à la Tienne et fais-en ce que Tu voudras. »
Et je découvre peu à peu que le Fiat ne concerne pas seulement ce qui fait mal au corps. Une amitié qui s'éloigne. Une indélicatesse qui me blesse. Quelqu'un qui, au lieu de compatir, me reproche de ne pas avoir été assez prudente. Une critique déposée sur un réseau social. Autant de petites piqûres qui pourraient nourrir la colère, la tristesse, le ressentiment ou le besoin de me justifier. Le premier mouvement est souvent là. Mais j'apprends à ne pas lui donner le dernier mot. Le premier mouvement appartient à ma nature. Le second devient un choix. Tout est peut-être là. Ce n'est pas facile. Je ne réussis pas toujours. Je râle encore, je me blesse encore, je me défends encore. Mais je m'exerce.
Marie me dit qu'Elle m'aime et qu'Elle veut que je Lui confie mes secrets. Alors j'apprends à Lui parler de tout. Mes grandes peines. Mes petites contrariétés. Mes joies. Mes incompréhensions. Ce que je voudrais et ce que je n'ai pas choisi. Peu à peu, je découvre que la Divine Volonté est aussi un langage. Une manière différente d'habiter le monde. Elle change mon regard sur ma vie, sur les événements, sur mes propres réactions. Et peut-être même sur Dieu et sur Sa Providence.
Aujourd'hui, je suis allongée. Le manque de sommeil, la douleur et mes difficultés à marcher longtemps m'imposent un repos que je n'avais pas prévu. Et pourtant, au milieu de tout cela, il y a une grande joie : j'ai terminé le premier jet de mon troisième roman. Alors je regarde cette journée avec tout ce qu'elle contient. La douleur et la joie. La fatigue et l'accomplissement. Ce que j'avais prévu et ce qui m'a été donné à vivre. Et je dis à Marie : « Je Te donne tout. » Je Lui donne même cette joie-là. Parce que je ne veux pas apprendre la Divine Volonté seulement dans ce qui me coûte. Je veux aussi Lui donner ce qui me réjouit. Je veux apprendre à vivre avec Elle, par Elle, en Elle, unie à la Trinité, dans les petites choses comme dans les grandes.
Je ne prétends pas faire la leçon à quiconque. Chacun apprend. Chacun peut devenir un exemple pour l'autre. Je ne suis que moi. Très petite. Comme disait Thérèse : « Je suis petite, et je ne peux faire que de très petites choses… et il m'arrive encore de manquer à ces petites choses… Mais je ne m'inquiète pas… je l'offre au Bon Dieu. »
Je sais qu'il existe des âmes bien plus fortes, plus grandes, plus courageuses. Quand je lis certains témoignages de mères d'enfants handicapés, leur abnégation continuelle, leur fatigue portée jour après jour… Quand je pense au courage de ces femmes qui luttent contre l'oppression dans d'autres pays, parfois au péril de leur vie… Non, vraiment. Mes petites choses sont minuscules. Je ne prétends donc pas montrer le chemin. Je témoigne seulement de la façon dont, à mon échelle, j'apprends à vivre dans la Divine Volonté. À mon échelle de toute petite. Et peut-être que c'est justement cela que Marie me demande aujourd'hui : non pas d'être grande, non pas d'être héroïque, mais de Lui donner ce que je suis, avec mes faiblesses, mes maladresses, mes élans et mes chutes. Un petit Fiat après l'autre. Jusqu'à pouvoir Lui dire, simplement : « Fais de moi tout ce que Tu voudras. »
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