Extrait de "J'aurais tant aimé vous aimer"

L'IVRESSE ET LE FROID

 

Pendant quelques semaines, j’étais un oiseau royal, diadème sur la tête, les ailes déployées, je surfais, vaniteuse, sur les vagues du vent.

 

Ivre d’une joie nouvelle, j’avançais qu’importe les nuages, la pluie ou les tempêtes, je me sentais victorieuse d’un combat dont j’ignorais le nom. J’avais l’impression, et c’est bien légitime, ne dit-on pas que l’amour donne des ailes, oui, j’avais l’impression de voler en avance sur le temps.  Au zénith, comme l’aigle au regard perçant, je défiais les herbes hautes, les moineaux frimeurs, les chants opérettes des mésanges et le lyrisme des rossignols.

 

Je ne pouvais pas encore me douter. La vie est une faucheuse, non pas la mort, non pas la mort. La vie arrogante ne laisse pas les petits enfants rêver trop longtemps, surtout lorsqu’ils ont déjà bien des années d’adulte derrière eux. Que c’est étrange tout de même cette propension à se prendre pour une reine sur un trône invisible, couronnée par un amour de prédilection.

 

Je me faisais l’effet d’un trésor caché qu’un voleur aurait trouvé, comme ça, à l’improviste, sans vraiment s’y attendre. Oh, si vous aviez pu me voir, je m’y croyais, l’imbécile rêveuse dans mon royaume imaginaire. Debout, fière, les ailes dans le dos, je vous dis, je planais au-dessus de la mêlée, j’avais rencontré ma liberté, mon assise, ma place et ma raison de vivre.

 

Que j’y croyais ! Quand je repense à ce que j’arborais de mes espérances naïves, il me vient l’envie de pleurer. Je regardais l’avenir avec la même gourmandise qu’un petit chiot devant sa gamelle. Demain m’ouvrait les bras, son cœur palpitait pour moi, mais bien sûr, comment pouvait-il en être autrement ? Quand on le veut tellement quand y croit tant, mes jambes me propulsaient à la vitesse du vent sur un sentier tout neuf, avec mon cœur hissé comme un drapeau, je défiais le monde des pauvres ignorants et des abandonnés.

 

Oh la belle, la cruelle envolée qui, depuis, s’en est allée mourir au fond de moi. L’oiseau ou l’ange, qu’importe, l’horizon l’a cogné. Il s’est brisé. Plus rien n’est comme avant. Fini les soleils levants, les oripeaux éternels, les valses dans le vent, le royaume et les reines, fini les forêts neuves aux chevelures ébouriffées, fini la souveraine intimidée par trop de bonheur.

 

Oh la tragique envolée qui, depuis, gît maintenant quelque part dans le creux de la réalité souterraine. Le cœur transpercé par un voyage à nouveau solitaire, je regarde à terre, je ne vois plus que les restes d’une fête à tout jamais terminée :  la robe de satin est déchirée, le foulard de soie s’étire tout de travers, la couronne a perdu ses diamants, le soulier de vair a le talon cassé.

 

L’épopée a pris fin. Maintenant l’oiseau sans diadème, tel un petit moineau, la tête nue, les ailes repliées, à genoux, se blottit de nouveau sous les ailes du vent.  

Il fait si froid.

 

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