Quelques secondes

 

J’avais un rendez-vous pour un examen médical. Dans la salle d’attente, j’ai ouvert mon portable pour regarder les statistiques d’une de mes dernières vidéos. Le résultat tomba comme un couperet : la moyenne des vues sur un réel de quinze secondes était de sept secondes.

 

Sept secondes.

 

Je repensais à un ouvrage dans la vitrine d’une librairie près de chez moi : « La mentalité des poissons rouges ». Livre à succès dont le sous-titre est : « Addict aux écrans, comment en est-on arrivé là ? »

 

Sur cette moyenne de visionnage, je vis que trente-sept personnes avaient quitté du regard mon visuel au bout de quatre secondes.

 

Quatre secondes.

 

« Les poissons rouges sévissent en grand nombre ». Telle fut ma conclusion.

 

Je levai la tête vers la fenêtre. Un grand sapin s’élevait sous mes yeux. Je vis son feuillage s’agiter lentement. Tandis que je l’observais, je me disais : « Et toi, l’arbre élevé, enraciné, spacieux, combien de temps t’a-t-il fallu pour que tu deviennes si grand, si beau, si majestueux ? » Je pensais qu’il m’aurait répondu : « Beaucoup plus que quelques secondes. »

 

Après cette courte méditation, j’avais une formalité administrative à accomplir. Tout se faisait en ligne. Je répondis au questionnaire. Il fallait aussi prendre rendez-vous sur un site. Inutile de téléphoner au service compétent. Par prudence, je le fis quand même. Évidemment, on me renvoya vers la plateforme en question. L’interlocutrice ne pouvait réserver un créneau horaire pour moi. Cette façon de procéder n’existait plus. « Ça, c’était avant », comme dit la publicité.

 

Je restai médusée devant cet écran sans visage : ni regard, ni sourire, ni bouche. Une minute à peine pour répondre aux questions. Une minute pour terminer une démarche qui demandait bien plus de temps dix ans plus tôt.

 

M’est avis que les poissons rouges sont plus intelligents. Au moins, eux, ils se déplacent en groupe. Ils se frôlent, se regroupent et forment quelques bancs.

 

Je regardai de nouveau par la fenêtre. Le sapin grimaçait ma peine, tête levée vers le haut tandis que son tronc se tordait. Je n’en revenais pas de sa douleur, de son hoquet, tout secoué par le vent qui l’effleurait à peine. « Dis-moi, l’ami de la forêt, que dis-tu de notre monde ? » J'imaginais qu'il déclarait : « Il n’a plus une minute à perdre ».

 

J’opinai de la tête. Il avait raison. Je continuai de le contempler. Son feuillage versait quelques épines de larmes ; il frissonnait à présent sous l’assaut de la bise amoureuse.

 

Je me rendis compte que le printemps pointait déjà son nez. Je voyais son visage dans les jonquilles qui défilaient sur la pelouse de leur fashion Week végétale. Elles paradaient. Elles avaient mis tant de semaines à se préparer pour ce grand jour. Je les interrogeais : « Et vous, que dites-vous de nos urgences ? » Je leur attribuais cette réponse : « Quelques secondes, c’est bien trop peu ».

 

Nous n’avons plus la fougue du printemps, ni la noblesse d’un sapin sur le bord de la route, ni la beauté des premières fleurs du mois de mars. Nous n’épousons plus le rythme de la nature. Nous sommes coupés de nous. Coupés du monde. Coupés de tout.

 

Nous nous dépêchons, nous nous ignorons. Tout le temps.

 

En vérité, les poissons rouges ne peuvent vivre dans notre monde : ils n’ont que des branchies pour l’eau, pas pour l’air.

 

J’étouffe moi aussi. Fatiguée par la vitesse qui m’entoure. J’aurais voulu être un poisson rouge dans l’étang d’un univers abreuvé par les pluies de novembre, choyé par la caresse du zéphyr, offert aux regards des passants. De ceux qui prennent le temps.

 

Le temps de vivre. Le temps d’aimer. Même pour un papier, un rendez-vous, un sourire, un bonjour.

 

Pour cela, nous n’avons besoin que de quelques secondes.

 

C’est si peu. C’est beaucoup.

 

Quelques secondes.

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