Un Saule
Je suis un saule qu’on dit pleureur. On se trompe. Je ne suis pas pleureur, je suis un saule « révérenceur ». Ce n’est pas pareil. Dès le lever du soleil jusqu’à son coucher, je salue les fleurs des jardins, la rivière qui me rafraîchit, l’herbe haute et les autres arbres non loin. Dès l’Aurore, je me penche en une révérence devant la Majesté du Ciel, accompagné par le chant des oiseaux lyriques. J’ai le goût des convenances, des mots choisis, des courbes gracieuses et des politesses.
J’aime la délicatesse d’un bonjour gratuit, des égards envers tout ce qui vit. Qu’il s’agisse des papillons, des merles moqueurs ou des mésanges oisives, je ne manque pas, et même jamais, l’occasion d’une jolie bienséance. De quoi ravir les cœurs de toutes créatures. Tout ce qui vit et palpite mérite mes courtoisies.
Je suis un saule qu’on dit pleureur. Il n’en est rien. Je suis un saule enchanteur. Ce n’est pas la même chose. Dès que mes yeux s’ouvrent sur un jour nouveau, je ravis les regards posés sur ma courbe élégante. Je suis le refuge des oiseaux et, à mon ombre, j’ai vu bien des personnes se reposer de la chaleur de l’été. Je sers de parasol aux fleurs alanguies, aux insectes fatigués et même aux âmes endolories qui trouvent auprès de moi un endroit pour s’adonner à la lecture.
J’aime la magie des yeux qui me contemplent, les sourires qui se dessinent, l’allégresse des moineaux frimeurs, tout à la joie de me connaître. Je ne manque pas, et même jamais, l’occasion de procurer du repos à qui veut dormir à mes pieds. La rivière, elle-même juste devant moi, mêle son chant au mien ; entre les pierres et les nénuphars, elle entonne ses murmures ensorceleurs qui bercent nos premiers sommeils.
Je suis un saule pleureur. Non, ce n’est pas la vérité. Je suis un saule empathique. C’est là ma différence. J’ai la grâce d’une tendresse offerte, de ceux qui se penchent sur les misères d’autrui. J’ai même le don de ressentir avant les autres ce qui les blesse ou les déchire. Dès le petit matin, quand le temps pluvieux balaie l’horizon, mon cœur d’écorce et de feuilles se baisse vers la terre. Je mets à l’abri les randonneurs imprudents, je protège les secrets des larmes du ciel, j’étends mes bras racineux jusqu’à la rivière en crue.
J’aime la douceur des bras maternels, le regard des êtres sensibles à la beauté du monde et la candeur de l’enfance qui construit une cabane sous mon feuillage docile. Je ne manque pas, et même jamais, de donner à qui le souhaite un peu de ma consolation florale. Je m’incline vers plus petit, plus pauvre ou plus malheureux : de la fourmi à l’escargot, de l’abeille égarée au poète inspiré, je suis là. Je donne ma compassion.
Je ne suis pas un saule. Je suis le charme de la grandeur méconnue sous vos yeux blasés. Ma chevelure ébouriffée, mon corps penché, mes bras levés, mes nattes entrelacées : on dirait le reflet lointain de l’être humain. Mon tronc de sève, mes branches comme autant de rayons solaires, mon abaissement, mon ombre refuge : on dirait l’écho lointain du Divin dans l’âme humaine.
Je ne suis pas un saule, mais une parole, une musique, une peinture, un mouvement.
Un saule si grand, si anonyme.
Finalement, si.
Je suis un saule.
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