Peut-être que Oui. Peut-être que Non.

Peut-être que oui. Peut-être que non.

 

Assise au soleil de février, avec presque dix-neuf degrés, je m’étonne. Me reviennent les paroles de mon enfance : « Il n’y a plus de saison ! ». Peut-être que oui. Peut-être que non.


En tout cas, je m’expose aux rayons de l’astre de feu, je suis bien. Je ferme les yeux. Après tant de froideur, de doutes et de pluies, le bonheur me coule au-dedans comme une rosée bienveillante. Elle irrigue les interstices de mes questionnements. Tout ralentit. Tout se tait. Hormis le Soleil bavard. Pourtant, il aurait dû garder le silence celui-là. Après tout, il n’est pas très poli, invité en plein cœur de l’hiver, il aurait mieux valu qu’il fasse montre d’un peu plus de retenue. Pfft, peine perdue, il ne connaît rien aux bonnes manières. Il me ressemble un peu.

 

Tout d’un coup, la stupeur vient me rendre visite elle aussi. Je ne m’y attendais pas. Mais alors pas du tout. Là, à quelques mètres, je n’en reviens pas. Oh les petites frimeuses, quelle arrogance mesdemoiselles ! Non mais franchement, quel toupet : que faites-vous ici ? Évidemment, vu l’exemple désastreux du printemps, lui qui arrive bien trop tôt, elles imitent la même inconvenance. Oui, c’est tout à fait logique, en vérité, on imite toujours les plus grands.

 

Incroyable, mes yeux ne cessent de les regarder. Elles sont déjà si nombreuses, une abondance un peu partout qui se répand à la vitesse du vent si tiède. Il est quinze heures pourtant, pas de quoi venir en foule. Un dimanche en plus. Décidément, la politesse échappe à tout le monde, quel manque de savoir-vivre, tout de même. « À mon époque, on savait se tenir ! » me murmurent encore les petits vieux de mon passé.

 

Bon, je me décide, je me lève pour les rejoindre. Elles me sourient. Elles sont un peu sans-gêne, vraiment, et me présentent sans aucune pudeur leur nouvelle collection du moment. C’est très joli, je le leur confirme, et elles n’en sont pas peu fières. Elles me font même penser au dernier catalogue d’une célèbre marque à qui j’achète souvent quelques tissus en vue de nouveaux projets de couture. L’une d’elles insiste et se grandit sous mon regard surpris. Elle en est presque drôle, comme si, à force de s’étirer vers le haut, elle pouvait me tromper sur sa véritable nature. Enfin, je fais comme si. Je m’amuse de sa vanité mal placée. « Un peu d’humilité que diable ! » me raconte encore une sœur de jadis.

 

Oh oui, mais le diable n’a rien à voir là-dedans. Ces charmantes envahisseuses dominicales se sont réunies sans demander permission à quiconque. Ni à Dieu, ni au vilain, ni à personne. Elles sont bien libres. C’est une certitude maintenant : elles me ressemblent vraiment.

 

Je me penche, car il me paraît clair qu’elles désirent me parler ; vu leur hauteur, je n’ai pas le choix. Je m’accroupis même. Oh, comme elles sont belles, et comme elles le savent ! Aussitôt, j’en vois plusieurs qui placent devant elles la banderole de leur manifestation improvisée : « Ne pas toucher ». Me remonte le souvenir des panneaux d’antan : « Interdit de marcher sur les pelouses ». Toutes ces censures à l’enfance insouciante ont toujours cours, je crois. N’est-ce pas ridicule ? Elles hochent la tête, je crois que l’on est d’accord.

 

Je les contemple, je prends mon temps. Alors, forcément, elles rient un peu. Le vent les caresse et je remarque avec plaisir qu’elles apprécient sa tendresse et sa suavité. D’un clin d’œil, je les nargue un peu. Oui, à n’en pas douter, entre elles et moi, l’affinité est presque instantanée : on est de la même famille.

 

Je me relève. Elles ne peuvent pas me suivre. Dommage. Que ce doit être joli à regarder, une procession de myosotis bleus autour de la tête et du corps, comme des lucioles florales, comme une traînée d’étoiles, comme une poussière de braises. Que deviendront-elles si demain il gèle à nouveau ? Le cœur me serre un peu. Rejoindront-elles les fleurs de cerisiers de l’an passé ? Je m’en souviens : lorsque la température avait tué les premières éclosions, les promesses de vies futures. Dieu, quelle tristesse !

 

Lorsque je suis revenue m’asseoir à ma place, j’ai fermé les yeux. J’ai vu alors se former devant moi une multitude de myosotis aux ailes aériennes voguer au-dessus des prairies enneigées. J’ai bien vu des coquelicots grandir dans les fentes des bitumes, alors pourquoi les myosotis ne pousseraient-ils pas dans la neige ?

 

« Tout ce que vous voulez, il n’y a plus de saison ». Peut-être que oui. Peut-être que non.

 

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