J’AI PAS LES CODES
- « T’as une poubelle ? »
- « Ben oui heureusement ! »
- « Mais non, en fait je voulais dire : où est-elle que je puisse jeter mon papier ! »
- « AAAHHHH ! ».
J’ai pas les codes, je pige pas, c’est pas écrit noir sur blanc.
- « Je vais devoir m’acheter un chapeau et une robe ! », une amie me dit ça alors qu’on parlait mariage. J’ai pas compris pourquoi… J’ai cru qu’elle voulait changer de sujet… En fait, elle voulait dire qu’elle devra s’acheter une tenue pour la cérémonie…
« AAAHHHH ! »
C’est jamais clair.
La caissière me parle et je réponds. Comme elle est sympathique, je m’attarde. Des gens derrière font les cent pas. Je me dis : « Ils ont bien le temps ». Je me dépêche enfin, et comme je suis gênée, je ne regarde pas dans les yeux l’employée qui m’a servie.
J’ai pas le mode d'emploi.
J’apporte ma machine à coudre à réparer. J’entame une conversation. Je demande à la personne si elle veut un morceau de tissu pour faire fonctionner l’engin. Elle hausse les épaules : « Non, ça va, du tissu ici, y’en a plein ! ». On est dans une boutique de couture. Le vendeur vexé prend son air renfrogné.
« AAAHHHH ! »
J’ai pas la notice.
J’inaugure une nouvelle coiffure : un chignon natté avec un joli filet. On me dit : « ça fait vieux jeu ». Moi, j’aime cette mode démodée. Je mets un chemisier cousu main, pas à la mode non plus. Paraît-il que mon tissu fait vieux aussi.
« AAAHHHH ! »
J’ai pas l'allure, ni la manière. Ça s’fait pas. Voilà.
Je parle dans l’ascenseur à ma voisine. Je l’invite à venir boire un thé quand elle voudra. Je l’ai déjà dit dix fois. Elle sourit, dit oui à chaque fois, mais ne vient jamais. Elle me présente son nouveau compagnon. Moi, j’attendais juste sa visite depuis trois ans.
« AAAHHHH ! »
J’ai pas les convenances, ni les formules, ni les bonnes façons.
Je fais des cadeaux pour le départ à la retraite d’une femme de ménage de mon voisin. « Mais fallait pas voyons ! ». Elle dit ça mais elle est touchée. Elle m’embrasse. « Vous êtes adorable ! ».
J’offre un ange tricoté main à la guichetière : « Mais fallait pas ! ».
J’offre un de mes livres au plombier : « Mais fallait pas ! ».
Pourquoi il faut jamais ?
AAAHHHH !
J’ai pas les formes, j’suis pas d’ici ni de là-bas.
Je dis : « Je vais prier pour vous ». On me répond : « ça ne s’dit pas comme ça ! ».
Je dis : « Faudrait peut-être revoir vos priorités ».
On me répond : « Merci du conseil », sur un ton sec.
« Voyons, ça n’se dit pas ! »
AAAHHHH !
J’suis pas dans le vent, pas dans le coup, jamais à la mode.
Je mets des fringues trop classiques, je parle trop ou pas assez, je suis trop contemplative ou trop pieuse. Mon jean est démodé, mon foulard est laid, mes tissus trop quelconques.
AAAHHHH !
J’suis pas moderne, je parle mal ou compliqué.
On va au resto avec une amie. La patronne nous accueille comme si on était le messie. Je sens que c’est pas vrai. Elle veut qu’on paye. Elle me parle de mon tricot. Je me demande pourquoi. J’ose pas la regarder. Sa sincérité respire le faux.
« Enfin, c’est normal, c’est son commerce ! »
AAAHHHH !
J’aime pas la feinte ni les faux-semblants. J’sais pas faire.
Je vais à un cours de couture. Les dames parlent de leur arthrose. Moi je suis venue pour coudre. J’attends. Rien ne change. J’essaie de m’insérer dans un groupe qui se connaît déjà. Je sens que je dérange.
AAAHHHH !
J’sais pas m’y prendre. Je connais pas les règles.
À la fin de la messe, je reste sur le seuil pour rencontrer quelqu’un. Mais chacun est avec chacun. On me regarde comme un objet non identifié. Je vais voir le curé. Il me sourit. On n’a rien à se dire.
AAAHHHH !
J’suis pas habile.
Dans un groupe, je demande à une femme si elle veut être mon amie. Elle se marre. Me ridiculise. Je sors en larmes. Il paraît que ça s’demande pas. Pas du tout.
AAAHHHH !
J’sais pas y faire.
Je parle de ma prière ou de mes lectures. On me fait comprendre qu’au travail on parle pas de ça. Juste du visible. Mais eux parlent des autres, des problèmes, des méchants.
AAAHHHH !
J’suis pas dans les critères.
Même dans mon écriture : « Ovni littéraire », « Hors norme », « atypique », « hors du cadre », « exceptionnel », « différente », « originale », « à part », « hors des sentiers battus ».
Et pourquoi donc ils sont battus tous ces sentiers ?
AAAHHHH !
J’ai pas les codes… j’sais pas…
J’invite une fille pour un repas. Je parle de l’évêque, des paroisses. Elle croit que je critique. Ce n’était pas le cas.
AAAHHHH !
J’ai rien… rien du tout…
AAAHHHH !
J’aime un garçon. Évidemment, pas comme il faut. Pas ce qu’on voudrait pour moi. Pas bien du tout. Mal coiffé ou trop intelligent, trop pieux, un vrai curé ou bien un marginal. C’est pas pour toi, tu sauras pas.
AAAHHHH !
J’suis pas dans les normes.
Je me pose plein de questions sur le sens de la vie, sur la profondeur océane, l’avenir des hommes, l’origine du monde. On me dit : « Tu penses trop toi ! ».
J’sais pas. Les pensées fusent dans mon cerveau branché sur une autre fréquence.
- « Pourquoi tu t’isoles ? »
- « T’es une sauvage ! »
- « Tu souffres de solitude ? »
Ben oui et non.
Quand je me rapproche, je dérange.
Quand je m’éloigne, j’suis pas polie.
J’suis trop sociable ou pas assez.
J’me sens joyeuse. Je danse sur du Daft Punk, sur le trottoir, en manteau, casque sur la tête. Je gigote, les yeux fermés, visage au soleil…
Je rouvre les yeux.
Oh là là… la vilaine, elle fait peur.
AAAHHHH !
J’suis pas polie.
Quand je m’intéresse à un sujet, j’explore tout. Je parle en experte. Les gens prennent ça pour de l’arrogance. Ils comprennent pas.
Je sors du cadre. Toujours.
Vous savez quoi ?
Pour me foutre de tout ça, je vais retourner danser sur le trottoir avec Daft Punk dans les oreilles. Pour embêter tout le monde. Tous ceux qui disent : trop ceci, pas assez cela. Trop sensible, trop empathique ou trop gentille. Trop croyante ou trop sérieuse. Trop drôle ou trop enfant. Trop intelligente ou trop sotte.
Je danse le visage tourné vers le soleil d’avril.
Je danse pour oublier les codes.
Je danse sur le trottoir gris.
J’épouse le soleil.
Paraît que j’suis autiste.
J’saurais jamais.
Et je danse.
Je danse…
Je danse…
Trop bien le rythme.
Trop bien les extra-terrestres…
Et je danse, je danse…
Je bouge ma tête, mon corps en zigzag…
Au milieu des passants.
Sur le trottoir…
Je danse…
Et je ris.
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