Comme tout le monde

 

Je me suis fait draguer ce matin, mais comme je suis autiste, je n’ai pas bien compris. Enfin, je veux dire, pas tout de suite.


Inutile de donner les circonstances, ce serait superflu. Disons que des ouvriers ont dû venir à mon domicile pour réparer du carrelage. Voilà trois mois que je les attendais. Ils ont fait du bon travail.

 

À un moment donné, l’un d’eux, avec qui je parlais, a pris mon menton et l’a caressé de son doigt. Je lui ai fait mon plus beau sourire. Je me suis dit : « Il ne voit même pas que j’ai peut-être l’âge d’être sa mère ». En effet, je fais bien plus jeune, et avec mon chignon tressé sur la tête, cela doit me rajeunir encore. Enfin, je crois, je n’en suis pas certaine.

 

Bref, surprise, je ne réagis pas. Je me dis : « Il est gentil, voilà tout. C’est un geste amical, rien de plus ».


J’aurais été incapable de vous dire si ce geste était normal, excessif, cohérent avec le contexte ou non. Je l’ignorais. Je ne voyais que sa soudaine gentillesse, rien de plus. Je ne comprenais pas, c’est tout. De plus, comme souvent, je ne dis rien.

 

Seulement voilà, quelques minutes plus tard, je me retrouvais avec lui, toute seule dans l’ascenseur. Là, il m’interrogea : « Vous vivez seule ici ? ». Je répondis : « Oui ». Mais comme je croyais qu’il s’intéressait aux appartements et non à ma petite personne, je précisai : « Il y a trois studios par étage, en effet ! ». Ma réponse ne semblait pas le satisfaire. Alors, « il a dégainé l’arme lourde », c’est comme ça qu’on dit, n’est-ce pas ?

 

Oui, il a dégainé la redoutable, l’impitoyable, la sempiternelle question : « Alors, vous vivez seule, vous êtes divorcée ou veuve, c’est cela ? ». Cette fois, je comprenais que ma situation matrimoniale l’interpellait. Je répondis : « Non, non, je suis célibataire, sans enfant ». Il n’en fallut pas plus pour qu’aussitôt il rajoute : « Mais pourquoi ? ».

 

Ah, ce « Pourquoi ? » ! Je le connais si bien !
Ce « mais pourquoi ? » à ma situation affective est hyper répétitif, il est même cinglant. On me l’assène à toutes les sauces : « Mais pourquoi ? ».

Tout d’un coup, je deviens une anomalie de la nature humaine.


Dans les yeux de l’ouvrier aussi, j’étais reléguée au rang de la « pauvre fille, pathos ». Très surpris, il rajouta : « C’est bien dommage ». Je répondis : « C’est la vie ! ». J'esquivais ainsi rapidement toutes les autres questions qui auraient pu surgir. Je regardais mes pieds, c’était plus prudent. Il n’insista plus.

 

Voilà. Une fois de plus, je n’ai pas décodé l’implicite d’un geste, des regards, des mots. J’ai eu besoin de temps pour qu’enfin « j’y vois jour ».

 

Cette anecdote de la matinée est tout à fait révélatrice de ma naïveté sociale, de ma condition particulière.

 

J’avais pourtant bien envie de lui répondre : « Je suis célibataire parce que je n’ai pas rencontré l’Amour, parce que je suis, selon les avis, trop pure ou trop spéciale. Et j’en ai marre. Et moi, je ne fais jamais semblant. Je ne sais pas draguer ». Il n’aurait rien compris.

 

Si mon interlocuteur avait été à l’écoute, j’aurais même pu rajouter : « J’ai aimé des amours impossibles. Je ne sais pas donner à moitié, j’ignore comment vous faites. Ou je donne pour toujours ou je ne donne rien. Il est bien trop facile d’abuser de ma bienveillance, de profiter de moi. J’en ai eu l’expérience. Plus jamais je n’aimerai quelqu’un si je ne suis pas sûre qu’il m’aime vraiment ».

 

Est-ce que la drague est de l’amour ? Faire la cour semble une expression si démodée alors que je la trouve si jolie. Draguer ou faire la cour, est-ce que c’est la même chose ? En tout cas, j’aurais aimé qu’on prenne son temps, de me connaître, de m’écouter, de parler… Tandis que les renvois à ma condition de « célibataire sans enfant » font tout de suite reculer. Ils permettent de valider une hypothèse selon laquelle, pour certaines religions, mon statut est le « signe d’une malédiction divine »… Ou bien le fameux : « Si elle est célibataire sans enfant, c’est qu’elle a des problèmes »…

 

Mon Dieu, que les jugements humains sont limités ! De surcroît, il semblerait que l’aspect physique soit d’une telle importance. Surtout pour les hommes, à ce qu’on dit.

 

J’ai aimé une personne de toutes les forces de mon être, sans jamais l’avoir vue. Avec ses mots, son talent, par correspondance. La vie n’a rien permis, mais il m’a toujours semblé que, même sans connaître son visage, je l’avais rencontré à une profondeur qu’il ne soupçonnait pas lui même.

 

Mon Dieu, je ne suis pas une malédiction, ni une pathologie, ni une étiquette, ni une erreur de casting. Je suis juste blessée et blessante. Comme tout le monde. Oui, comme tout le monde. Je suis comme tout le monde sans cesser d’être unique.

 

Et comme tout le monde, j’ai tant besoin d’amour. J’en ai tant à donner.


Comme tout le monde.

 

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