Un peu d’encens
Il y avait longtemps que je n’avais pas fait brûler un peu d’encens. Le charbon ne fut pas facile à enflammer. Quand j’ai versé les grains sur le dessus, la fumée s’est élevée, et son parfum a rempli le petit salon où je me trouvais. Je me suis demandé un instant si les plantes appréciaient, alors j’ai ouvert grand ma fenêtre.
Le soleil traversait la pièce avec toute son ardeur insolente, celle du mois d’avril, celle du lilas et des pivoines. Il irradiait avec une telle intensité que, mêlé à la légère volute d’encens, à son odeur et à sa grâce, il n’en fallut pas plus pour que je me retrouve comme télétransportée dans un autre univers. Comme je venais de fournir un effort un peu trop grand, fatiguée, j’avais besoin d’apaiser le corps et le cœur.
C’est alors que l’idée m’est venue de faire brûler un peu de ces graines parfumées. Elles ont le don de m’emporter avec elles dans une chapelle invisible, au bord d’un lac sans rides, près d’un champ de coquelicots si fiers de leur écarlate beauté. J’aime créer cet endroit qui n’existe que dans mon imagination. Je me vois déambuler au milieu de ces fleurettes avant de franchir le portail de la petite église. Aussitôt, les couleurs des vitraux m’inondent de leur arc-en-ciel céleste, tandis que la fragrance de l’encensoir posé sur la droite de l’autel m’accueille par un baiser.
Comme je me sens bien dans ce lieu irréel, anonyme. Ma sainte patronne s’appelle Sylvie, mère d’un pape, discrète et dévouée ; elle a fini sa vie en ermite, dans la plus complète solitude. Je me suis souvent demandé si je n’en ferais pas autant. J’aimerais me retrouver dans un petit cabanon de bois, non loin de cette chapelle en pierres qui s’appellerait : « Notre-Dame de la Paix ». J’habiterais tout près de ce lac sans cygnes, juste là pour refléter le ciel, au beau milieu de ces fleurs rouges à nulle autre pareilles.
Est-ce que cet endroit existe quelque part ? J’aimerais le trouver pour y vivre, et puis pour y mourir. Dans les bras du lac, entourée du sang végétal et des palpitations d’un chœur transcendant, je serais si bien. N’est-ce pas ? Je n’en doute pas. Peut-être portons-nous tous en nous un lieu semblable, un refuge silencieux où déposer ce qui nous pèse, dans l’espace de l’imaginaire ou celui de la mémoire.
Quand je m’agenouille sur le prie-Dieu, au milieu des cercles verts, rouges et jaunes du vitrail que le soleil accompagne, je me décide alors à fermer les yeux. Je respire l’encens salvateur, je prie. Puis, quand je les rouvre, l’endroit ne ressemble pas à mon rêve. Qu’importe. Je suis mieux, tranquillisée ; l’oraison se poursuit, en murmures silencieux, dans la quiétude.
Les volutes dansaient encore dans l’espace, le soleil se couchait, le silence valsait entre mes plantes dociles. Une rivière intérieure chantait sa berceuse au centre de mon âme, là où se conjuguent les verbes aimer et souffrir. L’encens, qui lance ses arabesques en antiennes psalmodiées, n’empêche pas la paix et la douleur, l’amour et la peine, le soleil et l’ombre.
Petit à petit, le parfum s’estompe, la nuit descend. Les coquelicots tapissent encore mon rêve improbable. Le lac en larmes dort déjà, tandis que seule la chapelle intérieure continuera son office pendant mon sommeil.
Bonne nuit.
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