Le Soleil est jaloux de mon écriture

Le Soleil est jaloux de mon écriture

 

Installée près de la fenêtre pour sentir la chaleur du soleil sur mon visage, le clavier devant moi, je regarde les toits de tuiles juste devant mes yeux, quelques feuillages nouveaux nés du printemps, des fenêtres ouvertes un peu partout.

 

Tel est le cadre de cette heure où je vais écrire. Devant des paraboles ou des cheminées, les quelques meubles de jardin sur des balcons sans fleurs, j’ignore ce que ma plume va inventer, ni si mon cœur est assez inspiré pour tracer quelques lignes.

 

Un gros nuage noir vient de passer devant le soleil, chassant du même coup l’utilité de venir si près de la vitre pour écrire ; pourtant, je ne change pas de place. On ne sait jamais, peut-être l’astre bien-aimé reviendra, peut-être, comment savoir ? Tant de choses nous dépassent en cette vie, nous croyons tout contrôler, tout prévoir, anticiper même. Il n’en est rien. Le plus souvent, l’avez-vous remarqué ? Les plus grandes rencontres de nos vies, celles qui ont vraiment compté, les événements qui nous ont le plus marqués, il faut bien le reconnaître, ce sont justement ceux que nous n’avions ni prévus, ni organisés, encore moins prédits.

 

Voilà que le soleil brille maintenant. Je viens d’arrêter de taper sur les touches, alors il revient, le facétieux. Je crois qu’il désire que je ne m’occupe que de lui. Avez-vous déjà vu le soleil jaloux d’un clavier ? Si non, dans ce cas, je vous l’annonce, c’est exactement ce qui m’arrive ! C’est tout de même un scoop : le Soleil est jaloux de mon écriture. J’ai bien envie de lui répondre : « Moi aussi je suis envieuse de ta beauté, de ta chaleur, de ta magnanimité, toi qui éclaires les bons comme les méchants ». Il vient de hausser les épaules, il trouve mes propos tout à fait incongrus. Je crois qu’il a raison.

 

Finalement, je suis retournée à ma place, la fenêtre solitaire semblait un peu fâchée. Pas grave, comme dit ma mère : « Elle aura deux peines, l’une de se fâcher, l’autre de se défâcher ». Voilà le bon sens en marche, n’est-ce pas ?

 

Pour ma part, donc, me revoilà à mon bureau, comme d’habitude. Le grand cercle orange perdu dans le ciel joue désormais à cache-cache, je n’ai pas l’intention de lui mendier sa présence. Il n’a qu’à savoir ce qu’il veut. On dit que « souvent femme varie », eh bien moi je vous dis : « j’en connais un autre, tout en feu, rond, vaniteux ; celui-là est connu, il crâne puis s’en va avant de revenir comme un oiseau farceur ». Je comprends mieux l’adage : « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Les dictons populaires ne sont pas dépourvus de sagesse. La preuve en est donnée cet après-midi même.

 

Bon, ce n’est pas tout ça, mais je n’ai toujours pas commencé à écrire la moindre nouvelle, le plus petit texte ou même une poésie. Le silence remplit l’espace, on n’entend que le son de mes doigts qui tapent sur les lettres.

 

Ma mère avait raison, la fenêtre au carreau un peu sale a retrouvé sa bonne humeur, le soleil, lui, continue de changer d’avis à peu près toutes les minutes, décidément, quel enquiquineur ! On dirait un oiseau indécis, incapable de choisir le lieu où il fera son nid.

 

À présent, le vent caresse le vert tendre des nouvelles coiffures printanières, celles des peupliers juste devant mon immeuble. Le plus joli, ce sont les fleurs rouges du prunus sur la droite de mon appartement. Je trouve bien triste que les fleurs se changent si vite en feuilles. J’aimerais tant que les fleurs restent des fleurs. C’est si beau. C’est un peu comme nous dans le fond, on voudrait que l’enfance ne s’enfuie jamais, pourtant, quoi qu’on y fasse, nous grandissons. Est-ce que les adultes si préoccupés d’eux-mêmes regardent encore les bourgeons des arbres de leur centre-ville ?

 

Alors que je m’interroge, les branches rient et se balancent devant moi, on dirait qu’elles cherchent elles aussi à attirer mon attention. Inutile. Je les vois très bien d’où je suis, tout ce vacarme est vain.

 

Bon, je viens juste de passer un petit moment entre vaine écriture et contemplation du banal ordinaire. N’est-ce pas merveilleux ? Ces petits instants sans but, ni destination, sans grandes pensées ni même un chouïa d’inspiration. « Ces temps morts », comme on dit. Entre nous, je ne les trouve pas morts du tout, bien au contraire.

 

Leur manteau de silence donne à entendre la musique de la vie. De la vie en barre. Sans rien d’autre, sans apparat, juste l’existence, là, sans explication, sans compréhension, sans raisonnement. Juste là. Infiniment présente.

 

La vie, quoi….

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