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Un vieux monsieur
Un vieux monsieur, c’est comme ça qu’on dit, est venu lui parler cet après-midi. Un monsieur tout courbé, appuyé sur sa canne. C’est ainsi qu’ils sont les vieux messieurs, tout penchés vers la terre.
Il s’est redressé pour lui adresser quelques mots. Elle eut beau se rapprocher le plus possible pour comprendre ce qu’il disait, elle ne comprit pas. Elle finit par lui dire qu’elle ne saisissait pas tout à fait ce qu’il voulait lui confier.
Le vieux monsieur s’excusa, il tenait un tissu blanc, tout déchiré sur les bords, entre ses mains. Il reprit son discours, dans l’espoir vain que son interlocutrice enfin vienne à répondre à sa demande. Hélas, il n’en fut rien. Ce qu’il racontait restait inaudible pour elle. On aurait dit un mélange de mots incohérents, sans signification aucune. Peut-être cette difficulté provenait-elle de sa bouche édentée ? Mais rien ne le laissait supposer au premier abord.
Que lui voulait-il ? Elle comprit enfin quelques paroles : « mouchoir », « tissu », « je cherche ». Enfin, elle réalisa ce qui se passait. Les vieux messieurs que les années ont pliés sur le rebord du monde n’avaient plus tout à fait leur tête. Tandis que son esprit voguait vers d’autres régions, sa canne le soutenait avec la même force que les bras d’un père qui tient pour la première fois son tout petit entre ses bras.
Le vieux monsieur la fixa de ses yeux. Ils étaient bleus, pas d’un bleu profond comme le ciel à minuit, non, ils avaient la couleur du ciel à l’aurore, très clairs, encore ensommeillés. Comme s’ils venaient de s’ouvrir à la vie. Entre lui et le nouveau-né qu’il fut, elle ne percevait plus la distance. L’homme âgé avançait sur le trottoir avec un peu d’hésitation, comme ses premiers pas sur le tapis du salon, celui de son enfance. Si loin déjà. Si proche aussi. Là, dans son regard, il lui semblait qu’elle voyait cet enfant, tout sourire, fier de se tenir debout pour la première fois. En équilibre devant sa destinée.
Elle réfléchit un instant, que pouvait-elle répondre pour lui venir en aide ? Elle l’ignorait tout à fait. Tandis qu’il poursuivait son monologue, avec l’air désemparé d’un petit garçon perdu sur le chemin de l’école, elle choisit de lui sourire tout simplement. Qui voyait-il lorsqu’elle lui répondit : « Bien sûr », histoire d’interagir avec lui ? Elle ne le sut pas, par contre, elle vit tout d’un coup son visage s’éclairer, comme si, avec ces deux mots, il retrouvait la voix de sa mère, le son du passé ou les conversations d’antan.
Il s’arrêta de parler pour s’immobiliser devant cette femme dont il ignorait tout. Elle devint, pour quelques secondes, le miroir d’un temps révolu, la silhouette d’un être cher qu’il avait tant aimé. Ses yeux s’humectèrent. Ils brillaient à présent, tout délavés par le souvenir. Par le présent. Par hier. Par demain. Il ne savait plus.
Le vieux monsieur, c’est comme ça qu’on dit, n’avait plus rien d’un petit vieux, senior amnésique. Avec sa casquette un peu de travers sur sa tête enneigée par les ans, avec son dos incliné pour regarder ses pieds, surtout ne pas rater les marches, avec ses balbutiements dépourvus de sens, avec ses yeux étonnés de la trouver devant lui, le petit vieux respirait l’enfance qui jamais ne nous quitte.
Elle comprit qu’elle se trompait, elle n’avait pas rencontré un petit vieux. Elle avait croisé un enfant gonflé d’âge (*). Une enfance qui s’en va, qui se perd puis qui revient. Un garçon de 8 ans, de retour de voyage, qui saute, à cloche-pied, sur le tracé, au sol, tout à la craie, du jeu de la marelle : « 1,2,3… Au ciel ! ».
Un petit enfant posé sur le bras de son Père.
(*) : expression de Voltaire
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