Ecrit dans le cadre d'un atelier d'écriture - Cette histoire est fictive-Je n'ai jamais rencontré de voyante et n'en rencontrerai jamais

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La voyante

 

J’entrais dans ce lieu comme on entre dans un cœur inconnu ; je ne connaissais pas vraiment cet endroit. Tout ce que je pourrais en dire, c’est qu’il me parut très grand, immense. Mais où donc étais-je ?

Dès la première seconde, une impression de grande sérénité m’envahit tout entière. Une odeur de jasmin, de lilas et de roses me saisit très vite. On aurait dit un jardin au mois d’avril. Je respirais le printemps. Je ne comprenais pas pourquoi mais j’éprouvais le besoin de respirer largement, comme si, à cause du parfum et du gazouillement des oiseaux, quelque chose en moi s’autorisait enfin à lâcher prise, à déposer un poids ancien. Mais lequel ?

Je n’aurais pas pu le définir. En tout cas, à chaque expiration, la paix me dilatait tout le corps en même temps que l’âme. Une étrange impression prenait possession de moi jusqu’à m’étourdir. Un sentiment de joie que je n’avais plus ressenti depuis longtemps s’installait lentement lui aussi, tout neuf, tout frais. Il avait la même amplitude que la mélodie grave d’un violoncelle. Sans savoir comment, je me sentais rejointe. Oui, rejointe, à une telle profondeur que j’en fus étonnée. Je frémissais.

J’avançais sans rien reconnaître. Ni le lieu, ni le chemin, ni le but. Tout ce que j’avais compris, d’après mon amie qui m’avait recommandé cette visite improvisée, c’est que j’allais rencontrer une voyante, une femme formidable, aux dons surprenants. Avant même que je puisse lui donner mon accord, elle poussa devant moi une grande porte et, d’un coup, sans me prévenir, la referma derrière moi. Je me retrouvai donc seule. J’avais cogné pour que mon amie me laisse sortir, mais elle s’en moqua bien. Franchement, je trouvais qu’elle ne manquait pas de toupet ; je lui en voulais.

Je pris la résolution de tambouriner à la porte jusqu’à ce qu’elle se décide à me rendre ma liberté, mais, au vu du silence, je compris qu’elle n’était déjà plus là. Soudain, le peu de lumière que j’avais entrevu s’éteignit. Je n’avais eu le temps de voir qu’un grand rideau bleu nuit avec quelques étoiles sur le côté droit où je me trouvais. Apeurée, je n’avais qu’une envie : « Dès que je sortirai d’ici, je lui dirai ses quatre vérités, elle va m’entendre ! » Puis, je me retournai. 

Et c’est à cet instant précis, dans l’obscurité, que, dès mes premiers pas, mon humeur changea. Cette ambiance printanière, ces parfums, même le noir dans lequel j’avançais, tout me tranquillisait, tout m’accueillait ; je me sentais bien, très bien même.

Après quelques minutes, j’entendis une voix qui m’appela : « Sylvie, viens, approche. » Surprise d’être identifiée, je m’approchai de la voix qui résonnait dans cet espace qui paraissait si vaste. À cause du peu de lumière, je marchais lentement. Quand enfin la voix se fit plus proche, je trébuchai sur une chaise. La voix m’invita à m’asseoir, avec une grande douceur. J’obéis sans dire un mot.

Elle me demanda :

— « Je ne peux pas vous montrer mon visage. C’est ainsi que je travaille. Dans la nuit, tout juste éclairée par quelques étoiles. »

J’avais remarqué en effet quelques points lumineux répartis autour de moi, sans doute les fameux drapés, grands tissus sombres aperçus près de la porte d’entrée. Elle m’interrogea :

« Que voulez-vous savoir ? »

Je lui aurais bien répondu que je ne voulais rien, ni prédictions, ni prophéties funestes ou positives, rien de rien, étant donné que la pratique de la voyance est considérée comme un péché par ma religion, mais je n’en avais pas la force. La curiosité l’emportait, je dois bien me l’avouer.

Elle dut sentir ma réprobation car elle déclara :

— « Je vois que vous n’êtes pas ici de votre plein gré, n’est-ce pas ? » Je répondis par l’affirmative. Alors, elle ajouta :

— « Alors, je ne vous prédirai pas l’avenir, je ne veux pas violer votre conscience. M’autorisez-vous juste à vous parler ? »

Soulagée, je lui proposai :

— « Et vous ? Accepteriez-vous que ce soit moi qui vous pose des questions ? Accepteriez-vous qu’on inverse les rôles ? Je ne vous prédirai rien bien sûr, mais je pourrai vous écouter. »

Surprise, elle me répondit :

— « Et pourquoi pas ? Cela me changera un peu ! »

Elle éclata de rire après ces quelques mots.

C’est alors que nous eûmes, elle et moi, une conversation des plus passionnantes. Elle me raconta un peu sa vie, son enfance difficile, les drames qu’elle avait traversés, de nombreux deuils, sa passion pour l’ésotérisme et la voyance en particulier. J’écoutais, attentive. Après près d’une heure, je percevais sa satisfaction :

— « Eh bien ! Pour une fois que c’est moi qu’on écoute ! Cela fait du bien ! »

Je lui souriais malgré l’absence d’éclairage. Les quelques étoiles fluorescentes sur les tissus alentour n’y changeaient rien.

Quand elle me raccompagna vers une autre porte que celle par laquelle j’étais entrée une heure auparavant, je fus inspirée de lui dire :

— « Je n’ai pas vu votre visage, ni vous le mien. Je n’ai pas vu où vous viviez. J’ai juste entendu le CD des oiseaux, je n’ai regardé que vos petits astres, j’ai respiré vos bâtons d’encens ; cela me suffit pour vous affirmer, sans me tromper, que votre soif de transcendance est bien réelle et très belle. Vous portez en vous l’infini. Je me permets de vous faire la seule prédiction qui vaille : “Faites confiance au présent. Faites confiance à ce qui vous habite, vous n’éprouverez plus le besoin de vous occuper de l’avenir” Comme le disait une grande mystique : “Se préoccuper de l’avenir, c’est comme se mêler de créer” ». (*)

Je ne lui laissai pas le temps de me répondre et appuyai sur la poignée de la porte. Plus vite que je ne l’aurais désiré, je me retrouvai dehors, éblouie par la clarté du jour.

Après quelques pas, j’entendis une voix derrière moi qui s’écria :

— « Merci ! ».

Je n’avais pas besoin de me retourner ; je savais que la proximité que nous avions vécue ensemble, le thé que nous avions bu, les secrets qu’elle m’avait confiés, feraient de ma voyante sans visage une amie de cœur que je porterais, dorénavant, dans mes prières.

Pour toujours, je la déposerai dans les jardins du ciel, parmi les lilas et les étoiles.

 

(*) Ste Thérèse de Lisieux

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