Dédicace à une branche cassée
« Les branches »
Cet après-midi, il y avait de la pluie, du vent, un orage. Tantôt le soleil revenait, tantôt il repartait. Je regardais par ma fenêtre cette alternance des saisons en une seule et même journée. Étrange contradiction de l’âme climatique, comme si, prise par une humeur vagabonde, elle n’arrivait pas à choisir entre le chagrin et le rire, entre l’insouciance et la rigueur.
Je trouvais alarmante cette indécision. Comment la terre pouvait-elle ainsi nous offrir autant de protestations et de contraires, sans s’arrêter ? Elle me donnait un peu le vertige tant ce qui la traversait aujourd’hui avait tout d’un enfant tapageur que rien ne parvenait à calmer. J’expliquais ces soubresauts à une intolérance quelconque, une allergie à la cruauté humaine ou bien, allez savoir, à une fatigue secrète du monde. Je n’avais pas d’autres réponses à ce tumulte soudain.
Puis j’ai observé plus attentivement. Des bourrasques intrépides venaient bousculer la cime des sapins devant ma fenêtre. Les branches les plus hautes se sont mises à danser, on aurait dit qu’elles tournaient autour d’un axe invisible. Mieux, à bien les contempler, j’avais l’impression qu’elles formaient tour à tour une chorégraphie minutieuse. Je n’en revenais pas, un ballet se déroulait sous mes yeux incrédules.
À force de voir leurs révérences, leurs chevelures dans le vent, leurs épines en pointes, leurs élégantes rondes, je dansais avec elles, sans qu’elles s’en aperçoivent. Les branches sont souvent distraites, elles ne remarquent pas toujours combien nous sommes proches d’elles autant dans leurs gestes maladroits que dans leur valse. Dans leurs blessures aussi, ou lorsqu’elles sont cassées. N’avez-vous jamais constaté à quel point elles peuvent nous ressembler ? Elles ont des bras levés vers le ciel ou bien elles se courbent sous le poids de leurs regrets.
Rien n’est plus beau qu’une branche, je vous assure, à la fois si simple et si semblable à nous.
Subjuguée par le mouvement continuel de leurs élans fougueux, je ne parvenais plus à détacher mon regard. Un peu nauséeuse, leur danse finit par perdre sa légèreté terrestre. L’eau qui les éclaboussait, la tempête qui les malmenait, je me retrouvais d’un coup sur un voilier. En plein océan. Chahutée par des vagues de six mètres, la coque tabassée de droite et de gauche, je naviguais sans repères sur un océan inconnu, entre ciel et terre.
Une branche est peut-être ce qu’il y a de plus vulnérable au monde, aussi pauvre que nous, aussi brisée parfois. Souvent greffée à une vie qui nous dépasse.
Pour tout dire, jamais je n’avais vu une telle épopée, là, face à moi, comme si je vivais la première tempête de ma vie. Comme si j’assistais à l’inauguration d’un spectacle jusqu’ici jamais contemplé. Une sensation nouvelle s’empara de moi. Peut-être que je participais à la louange originelle de la création envers leur Créateur, à des salutations sans nombre adressées au Tout Autre, à une psalmodie mystérieuse de la végétation qui remerciait l’univers.
Les branches sont vivantes, tellement vivantes. Ne passez plus à côté d’elles, elles se plient, s’agenouillent ou bien s’étourdissent sous le zéphyr. Elles ne sont pas que bois mort. Loin de là. Au contraire.
Elles sont prières sous le souffle de l’Esprit.
Des anges sans ailes amoureux de la Vie.
La grâce incognito devant nos pupilles aveuglées.
Ajouter un commentaire
Commentaires