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La signature de l’Ephémère
J’ai cueilli un bouquet de marguerites, des fleurs en liberté dans la forêt. Grâce au vent, elles saluaient le jour comme des danseuses étoiles. Elles virevoltaient tant et si bien que je ne savais plus si j’avais devant moi des jeunes filles en tutu ou quelques oiseaux facétieux, adeptes des voltiges.
Je ne suis pas très experte, il est vrai, quand il s'agit de reconnaitre ce qui est réel ou pas. Ce qui est sincère ou non. Ce qui est vrai ou faux. J’ignore pourquoi. En tout cas, je vous l’assure, ces arrogantes qui se laissaient caresser par l’été respiraient la grâce et l’innocence.
Il se trouve justement que ces valeurs manquent tant. Elles se perdent dans l’air ambiant, le malsain, le lointain des chênes, des prairies et des hirondelles.
Leurs cœurs jaunes entourés de pétales blancs, je les vois à présent dans mon vase. Nous faisons connaissance elles et moi depuis quelques jours, depuis cet instant où j’ai eu l’audace de les arracher à l’ivresse du zéphyr, à sa tendresse et à sa jalousie. J’en apprends beaucoup à leurs côtés. Auréolées d’une sagesse dont je ne soupçonnais rien, elles m’instruisent.
Elles m’ont murmuré la beauté de leurs imperfections. Oui, chez le fleuriste, les fleurs sont impeccables, rien qui dépasse, rien qui ne fane ou blesse le regard. Tandis qu’elles, si vous pouviez les voir, elles sont très capricieuses, certaines se ferment avant l’heure tandis que d’autres restent ouvertes jusque très tard le soir. Quelques-unes s’endorment déjà, à moitié effeuillées, alors que d’autres soignent leur apparence, bien maquillées, leur robe sans plis, le nombre des pétales toujours en place.
Le résultat est surprenant. Quand je les contemple depuis mon bureau, mon bouquet n’a rien de comparable à celui qu’on voit dans les vitrines, pas plus que sur les tables des grands de ce monde. C’est un bouquet maladroit, désorganisé au possible. Trois d’entre elles sont trop petites, deux autres bien trop grandes, certaines sont déjà dévêtues pour le coucher, l’une se penche qui cherche ses racines, et puis, et puis, au centre, la plus jolie, la plus fière, si éloquente, qui récite les antiennes du jour.
Ce bouquet n’a aucune harmonie. Je m’en plaignais un peu avant hier. Mais il m’a sermonné, alors j’ai pris conscience que j’avais tort. Nul n’est parfait en ce bas monde n’est-ce pas ? En plus je peux vous affirmer que Christian Bobin avait raison : "rien n’est plus bavard qu’un bouquet de fleurs dans une pièce vide".
Où que j’aille dans mon salon, comme elles sont placées au milieu de ma table, je les vois sans cesse. Mon Dieu, quelles pipelettes ! L’une entonne le Te Deum, la plus minuscule se plaint de l’inconfort du vase, la plus grande se courbe pour éviter mon regard, enfin, celle qui s’appuie sur le rebord, médite sur la cruauté du monde et ses effets délétères. Et parmi elles, j'observe aussi celle qui ne paye pas de mine comme on dit, je la vois qui pleure sur nos vies, sans leur présence et leurs vertus.
Je les ai gardées le plus longtemps possible, mais l’évidence me saisit le cœur, parce que, dès demain, déjà, il me faudra les emmener pour leur plus grand voyage. Celui dont on ne revient pas.
Qu’il est bien triste ce monde, puisque tout meurt un jour. Puisque la signature de l’éphémère est griffée en bas de nos existences.
Pourtant, mes marguerites m’ont raconté l’invisible dans le temps, l’infini caché dans le provisoire.
L’Eternité blottie dans le secret de nos vies.
La Beauté de nos imperfections.
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