UN AIGLE

 

Il est venu le grand aigle, transparent comme la lumière, recouvert d’une rosée soyeuse, embrumé de larmes.

Il volait bien au-dessus des sommets enneigés des montagnes, les griffes bien en vue, les ailes immenses déployées comme deux plumes géantes. A force de tournoyer au-delà de mon cœur et de ses anciens rêves, j’en avais presque le vertige.

Sans peur ni reproche, l’Aigle aux yeux perçants jouait avec le vent comme avec un complice. Lui, l’aventurier des hauteurs, immergé dans l’espace, me narguait un peu. Epris de liberté, le ciel presque à portée, la terre enfin soumise, il triomphait de tout. Le conquérant sans crainte, plus agile que les soubresauts de mon âme attendrie.

Il est venu comme ça, sans prévenir, cadeau d’une voisine, petite figurine animale enfermée dans un rectangle en verre. Rien de plus beau que cet objet donné par une jeune femme aux mains si fines qu’on aurait dit les deux ailes d’un papillon malhabile. Rien de plus précieux non plus. Oui, elle ne pouvait rien m’offrir de plus précieux que cet oiseau majestueux. Elle me remerciait ainsi de mon invitation de la veille, de mon écoute et d’un grand verre d’eau fraiche.

Une nouvelle voisine, aussi transparente que la cage de verre qui entoure le rapace offert. Nous sommes désormais deux colocataires d’un même immeuble, d’un même souvenir, toutes les deux prisonnières avec l’Aigle intemporel dont le vol jamais ne s’arrête.

Elise, tout juste 30 ans, vulnérable comme un oiseau sans ailes empruntait souvent celles de l’oiseau royal, le plus fort, le plus beau. Avec lui, elle planait par-dessus la terre, par-dessus le triste monde et ses querelles. Je l’imagine très bien assise sur son dos, à se laisser voguer sans douleur, là, posée comme une perle d’eau sur l’herbe du matin. Placée comme une enfant malade sur les épaules d’un père protecteur, ami du ciel et de la terre.

Elle m’a écrit, j’ai trouvé son petit mot dès l’aube sur le palier : « Je voulais vous remercier pour ce moment passé avec vous. Cela m’a apaisée et fait beaucoup de bien. Merci pour tout ce que vous m’avez partagé et pour vos livres. Merci beaucoup ». Elise a la générosité des grands oiseaux de proie. Comme eux, elle défie la pesanteur.

Anorexique, la peau sur les os, je pourrais souffler dessus qu’elle ne tiendrait pas debout, contrairement aux pieds fermes de l’aigle. Alors, j’ai parlé d’elle au Bon Dieu, de cette petite traumatisée que la vie a blessée trop fort.

Les yeux verts d'Elise, étincelants, presque plus grands que tout le reste comme deux étoiles filantes sur sa nuit obscure, j’avais presque envie de les poser sur le front du Roi des oiseaux. Encore plus impérial, il aurait peut-être réussi, lui, à l’irradier de ses rayons solaires. Oui, j’en suis sûre, il aurait réussi là où tant d’autres ont échoué jusqu’ici. Comme un bon père, comme le Bon Dieu, l’aigle lui aurait donné la becquée. Un peu plus de vie aussi, un peu plus de beauté. Un peu plus de tout.

Elise, confinée dans un corps dénutri aurait repris goût à la terre, à l’eau, au feu, à la lumière. Aux quatre éléments, aux points cardinaux de l’Amour dont elle a tant manqué. Il aurait gagné, j’en suis sûre, le combat d’une âme qui aime la vie sans jamais la toucher, qui quémande le jour sans jamais y goûter.

L’oiseau souverain d’un royaume de paix, l’emporterait vers l’Astre sans déclin, ravi par cette petite affamée. Il la placerait ensuite dans son nid, là, juste sur un duvet de plumes qu’il aurait lui-même fabriqué. Un endroit secret, en sécurité, que cette enfant aimerait tant connaitre.

Parce qu’elle est plus légère qu’une plume de moineau, le Grand Aigle la nourrirait de sa force, de sa grandeur et de son Espérance. Un retour à la vie pour lequel désormais je prie.

Petite hirondelle à jamais greffée sur le cœur de l’Aigle immense, dans la fournaise ardente de son cœur de Père, je la dépose.

De son cœur d’oiseau géant ou de son cœur de Père, je ne sais plus bien.

Enfin dans son cœur à Lui.

 

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.