La Danseuse de Quatre mots
Dans « Noire Claire » de Christian Bobin, j’ai trouvé une page blanche, en son milieu, une seule phrase :
Absente pour cause d’extase.
Je suis tombée sur cette parole dans un moment où l’actualité brûlante de ces derniers jours ne cessait de me donner la nausée.
J’avais envie d’adhérer à ces quatre mots, mais j’en étais incapable. Alors, j’ai changé un peu la citation :
Absente pour cause de surcharge.
C’était bien suffisant pour expliquer mon départ. J’avais bien le droit de partir.
J’ouvrais le livre, l’écriture vint me cueillir, maintenant un autre bouquet remplissait ma main :
Absente pour cause.
Pour cause de quoi ? Tant de raisons, tant de maux. Je voulais m’enfuir. Alors, je suis partie.
Où donc ?
Sur la page blanche dont le centre m’arrachait à l’abjection :
Absente pour oublier l’absence.
L’absence ? Les mots sans cesse changeaient de parfum et de parures. Sur cette page vierge de tout bavardage, ils respiraient. Leur souffle me parvenait. On aurait dit le râle d’un oiseau blessé.
Je me penchais à nouveau et je vis :
L’extase s’en est allée.
Le vertige me saisit. Je ne pouvais y croire. Comment ? Pourquoi s’est-elle enfuie ?
J’observais alors avec plus d’attention, en quête de réponse :
La cause est la mort.
La mort des humains, de l’innocence et des forêts. Que reste-t-il de l’insouciance et des oripeaux de l’enfance ?
La feuille vide à présent affichait sa danseuse de quatre mots ; elle virevoltait sans grâce, pleine de larmes :
L’absence de l’extase.
Comment aurais-je pu consentir à l’inacceptable ? Le papier à présent n’était plus qu’un buvard trempé :
L’absence de l’extase en est la cause.
Oh, je ne savais plus ce que je lisais. Au centre du désert blanc, l’encre de l’écriture me paraissait bien vaine. Comment aurait-elle pu nommer l’indicible ?
Je vous en prie, vous les mots silencieux, dites-moi : où sont passés les enfances qui ne s’entretuent pas, les cordes à sauter et les rires des mamans ? Mon pays part en vrac et moi je reste là, statufiée comme une naufragée à contempler sans joie une extase qui ne vient pas, sans cause et plein d’absence.
Tous ces petites victimes de la violence un peu partout. Dites-moi, vous les insolents sur la page désertée : Pourquoi ?
Répondez-moi ou bien venez me dire que tout reviendra...
Même...
L’Absente pour cause d’extase.
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