Les vitres varicelles

Les vitres varicelles

(Ou comment perdre 54 euros en 10 minutes)

 

Huit jours de canicule à griller comme les merguez sur un barbecue…Deuxième étage, au-dessus d’un parking, sans végétation. Des voitures à moteur qui vibrent régulièrement sous ma fenêtre en plus de la chaleur.

Huit jours à me demander si je vais survivre. Bon, je fais de l’humour mais en vérité, ce n’est pas bien drôle. Je vois que nombre de personnes décèdent et souffrent infiniment plus que moi. Alors, je prends mon mal en patience.

Oui mais.

J’ai chaud. Mais alors j’ai vraiment chaud. Mes trois fenêtres sont toutes orientées plein ouest. Aucune possibilité de faire courant d’air. Quand il y a de l’air. A partir de 15 heures, c’est une étuve. Je dois garder tous les volets fermés ou bien comme dirait l’autre : « ça va pas le faire ».

Oui mais.

Rester enfermée dans le noir presque toute la journée, le bruit du ventilateur à fond les ballons, les plantes qui se penchent de plus en plus vers la terre. Bref, ce n’est pas marrant.

A partir de 17 heures, la chaleur du bitume commence à remonter. Quand il fait 40 à l’ombre, sur ma façade, il doit faire plus de 50 non ? Enfin, quelque chose comme ça. Mon HLM est une passoire thermique, très mal isolé, ça n’aide pas.

Alors, voilà, lasse de la situation, j’allume mon ordinateur. Je vois défiler toutes sortes de publicité pour vendre tout ce qui peut rafraichir : de la clim à l’éventail, des refroidisseurs d’air à des rideaux compacts. Je choisis d’aller me procurer ces films qu’on pose sur les fenêtres, censés rejeter les UV, par effet miroir.

Oui, mais.

— Bordel, j’arrive pas à enlever le film protecteur !

Ma mère :

— Fais-moi voir ça.

Rien à faire, l’adhésif est coriace. Pas de languette, pas de mode d’emploi ou plutôt le minimum. On est là toutes les deux à chercher comment décoller le film de l’adhésif qu’on doit plaquer sur la vitre.

Oui, mais.

Moi : 

— Oh les mecs, ils auraient pu mieux faire tout de même !

Après dix minutes d’effort intense, voilà, tout est prêt.

Je lave mes carreaux, je vaporise avec l’eau puis je monte sur une chaise, bras levés, je tire doucement sur le film pour que la protection anti UV adhère à la fenêtre.

Oui, mais.

— Putain, il y a des cloques partout !

— Retire, retire, recommence !

Je réitère l’opération. Rien à faire les cloques sont trop nombreuses.

— Oh non, je veux pas de ça chez moi ! C’est trop laid !

— T’as qu’à les crever les cloques !

Je m’attèle.

— Mais y’en a pour des plombes et puis c’est moche !

— On s’en fout que ce soit moche du moment que le soleil ne rentre pas !

 Je commence à crever les cloques. Mais une fois aplaties, elles forment des grosses cicatrices. Je mécrie : 

— Ah mais c’est atroce !

— Mais on s’en fout !

— ah non, on s’en fout pas, j’veux pas de cloques ! En plus, les films sont pas à la bonne taille ! Regarde, trop petits !

J’arrache tout. Ma mère pose une main sur son front, soupire et me dit : 

— Tu te fous de ma gueule ?

— J’veux pas de cloques, on dirait des vitres varicelles ! J’aime pas !

— 54 euros je les ai payés les films anti UV !

— Ouais, ben, je te rembourserai, mais les cloques, j’ peux pas ! Et leurs raclettes, c’est de la merde, et leurs films, c’est de la merde, et leurs indications pour poser le tout, c’est de la m…

— Oui, je crois que j’ai compris là. Mais bon, on s’en fout Sylvie ! Qui vient chez toi ?

— On s’en fout pas, moi je viens chez moi, et je veux pas des cloques !

— Mais t’es con ou quoi ?

— C’est ça, les UV n’ont qu’à se faire voir. Je veux pas de cloques. Tant pis pour les films.

Le vaporisateur d’eau est tombé au sol, le bouchon est parti, il y a maintenant de la flotte partout sur le lino.

— Attention maman, tu vas tomber !

— Non mais c’est pas vrai, qu’est-ce que j’ai fait pour avoir une fille pareille !

— J’sais pas, j’y étais pas !

Ma mère me regarde alors la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, interloquée par ma réponse. Je ris de son allure.

Je chiffonne les films anti UV, anti paix, anti tout. Je les déteste. Je les jette.

Ma mère s'exclame : 

— 54 euros à la poubelle !

— Non, ils nous donnaient avec deux cutteurs et deux raclettes ! On n'a pas tout perdu.

Ma mère, toujours stupéfaite par mes propos, hausse les épaules. Je répète :

— Je te rembourserai !

— Mais non c’est pas la question !

Elle finit par s’en aller, fâchée. Moi aussi.

J’éponge la flotte, je referme la fenêtre et le volet…Encore une journée dans le cagnard.

Ma mère m’appelle au téléphone :

— T’es coriace quand même comme fille !

— Ben, j’ai de qui tenir ! Leurs explications sont nulles, impossibles d’y arriver toutes seules, t’es trop petite et moi j’ai les mains qui tremblent…fatigue oblige…Alors, soit on en rachète, soit on célèbre les UV du Gentil Soleil !

Ma mère éclate de rire.

J’invente une chanson :

— Gentils UV, sacrés UV, veux-tu me laisser tranquille ! Je veux te quitter, je veux qu’tu t’en ailles, veux-tu nous laisser tranquille ! (Sur l’air de : Jolie bouteille…).

— Mais t’as quel âge Sylvie ?

— j’saurais jamais. Je déteste les films, les ventilos, les clims, les rafraichisseurs, les éventails. Qu’ils aillent tous se faire …..

— Bon, et bien je vais te laisser te calmer. A plus !

— Ave UV !

Ma mère raccroche.

Morale de l’histoire : les films de protection UV, ou vous les faites poser par un expert en adhésif, ou alors vous acceptez les vitres varicelles, les carreaux grand brûlés, les bulles d’air de toutes les formes, genre comme les nuages en automne…

Ou tiens, j’ai encore une meilleure idée : Vous  y renoncez.

 Précision finale au moment où j’écris :

Le soleil est toujours là. Majestueux.

Il tape contre mes fenêtres comme s'il savait qu'il avait gagné !

 

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