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La Déchirure

 

Je suis tombée à terre à cause de l’orage de la vie qui ne nous épargne rien. Tomber, oui, comme tombent le jour, la nuit, les feuilles à l’automne, les petits enfants, les petits vieux. Je suis tombée comme tant d’autres, comme si, à tout prix, il le fallait. Pour immobiliser le corps, le mettre en inertie pour que l’âme, enfin, respire.

J’ai chuté avec violence dans la brutalité des jours. Qu’importent les raisons, nos existences ne manquent pas de motifs pour s’écrouler une nuit d’orage. Le ciel grimaçait ses éclairs électriques, il tonnait aussi tous les cris qui l’étranglaient au fond de sa gorge, depuis tant de mois.

Ses hurlements, ce samedi soir, battaient dans mes tempes à un rythme effréné. Mon Dieu, qu’il faisait peine à entendre ! On aurait dit le râle d’une agonie. Le vent secouait les squelettes des arbres, sortis tout droit de leur détresse. Les feuilles tombaient en plein été comme autant de larmes, tandis que la pluie martelait le sol de ses gémissements plaintifs.

En quelques secondes, terrassée par sa fureur, gisant sur la terre, mon corps a crié avec lui, avec ses nuages noirs qui couraient à toute vitesse, avec ses bourrasques nerveuses, dans l’obscurité de mon salon rebelle.

La vie va si vite, par moments : un abandon, puis un autre, une trahison, des menaces à peine voilées. Tous, nous le vivons, tous, nous tombons. Ce soir-là, ce fut mon tour. Une forme de chorégraphie maladroite a projeté tout mon être, d’abord dans l’espace, puis, pour éviter le tranchant de la porte, j’ai tourné sur le côté, juste le haut du corps, pas le bas.

Alors évidemment, j’ai mal. Nous avons mal, n’est-ce pas, aux soubresauts des infidélités qu’on n’a pas vu venir, aux querelles, au mal qu’on peut nous causer, volontairement ou non. Quand, en plus, les jugements définitifs viennent clore votre bouche, quand la cruauté s’en mêle, que nous reste-t-il ?

Nous tombons avant de nous relever. Le docteur a dit : « Déchirure musculaire, dans quinze jours, on fera une radio du bassin si nécessaire. » Déchirure. Le mot résonne en moi, comme le souvenir de l’orage, son orchestration tapageuse et ses zébrures lumineuses. Déchirure. Un jour, j’avais vingt ans à peine, on m’a dit : « Il faut être déchiré pour comprendre les déchirures. » Cette citation m’avait profondément marquée. Je la trouvais si juste, si authentique.

« Le muscle est déchiré, un hématome à l’intérieur qu’on ne peut voir à l’extérieur », telle fut la phrase du médecin. Les déchirures du cœur, parfois, se logent dans les hanches, ou les épaules, ou bien ailleurs, n’est-ce pas ? Peut-être. Et les hématomes, est-ce qu’on les voit toujours ? Peut-être pas non plus.

Je vois à présent, malgré mon esprit anesthésié par les antalgiques, le sourire du soleil. Il me regarde par la fenêtre. Que connaît-il de nos déchirures ? Je l’ignore. Pourtant, j’ai l’impression qu’il cherche à me guérir par sa chaleur et son retour. Entre deux averses criardes, entre deux rayons qu’il ne peut retenir, entre la douceur et l’humidité de ses pupilles.

On joue sans cesse à être grand, fort, indépendant, si fort. Si brave. On fait face. On avance. On soigne. Et puis…

Le ciel déchire notre cœur à la lumière des décharges célestes.

Je voulais fermer une fenêtre dans la nuit tumultueuse, le ciel, au contraire, l’a ouverte.

 

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