Je suis de chair, non de papier
Je me suis procuré un broyeur de documents. C’est ainsi qu’on l’appelle. D’abord, pour éviter l’usurpation d’identité, ensuite, pour effacer des papiers trop personnels « on ne sait jamais s’il arrive quelque chose, mieux vaut que personne ne tombe dessus ». Je voulais aussi éloigner de moi des souvenirs trop présents, de ceux qui vous attachent à hier alors qu’on ne peut ni le corriger, ni le revivre, ni même le réconcilier.
Alors, j’ai pris ma broyeuse ou mon broyeur. Je ne sais si cet engin destructeur est féminin ou masculin. Peut-être bien les deux, selon les jours ou les années. Hier, il avait tous les atours d’une femme désireuse d’en finir avec la nostalgie de liens qui l’avait tant retenue.
Il suffit d’un fil pour empêcher d’avancer. Un simple fil d’araignée, c’est si petit, si fin, pourtant, même les gouttes de rosée ne peuvent détruire la toile tissée avec tant de parcimonie.
Il suffit d’un discret cordon, aussi fragile que les ailes d’un papillon éphémère, lui qu’on croyait éternel, pour entraver son envol.
Il en faisait du bruit, le robot, mes papiers glissaient entre ses dents en de fins rubans noirs et blancs. Très habile, de sa mâchoire, il recrachait mes souvenirs, mes tendresses passées, mes joies, mes tristesses, les poésies offertes et les livres que je ne pouvais plus lire, ni même les donner.
Mon broyeur, cette fois-ci masculin, a déchiqueté en mille ficelles les textes de mes étreintes intérieures, les soleils d’autrefois, les rires aux éclats, les perles de beauté, les jolies phrases et des chapitres entiers.
Est-ce que j’ai mal ? Je l’ignore. Le poète écrivait : « Les séparations nous lavent ».(*) C’est peut-être pour ça. Oui, c’est peut-être pour ça. Je n’ai pas pleuré, je me suis lavée.
Les filets d’eau invisibles se jetaient en cascade au fond du récipient, ils rejoignaient « cette vallée de larmes »(*) de la prière faite à Marie. J’aurais aimé des mains pour les recueillir.
Drôle d’existence qui s’enfuit sans larmes d’un cœur broyé. Le détachement, l’éloignement, appelez cela comme vous voulez, j’ai fermé les yeux entre deux déchirures, deux dessins, deux lignes.
J’ai vu passer les nuages à toute vitesse dans le ciel de ce moment à part. J’aurais apprécié revenir en arrière. J’aurais adoré insulter ce dévoreur de vie, ce bouffeur de tendres sentiments. Pauvre imbécile, arracheur du temps, de regards, de sourires ! Pour un instant, pour un instant seulement, j’aurais souhaité, de nouveau, croquer les fruits d’antan, les saisons fugaces, les mots qu’on dit quand on aime vraiment.
Trop tard.
J’aurais pu crier, taper du pied, mais non, j’ai continué mon labeur, un bâillon inapparent posé sur ma bouche muette. Il a tout mangé, cet affamé, cet avaleur de mes « je t’aime ».
C’est fini. Plus une trace. Que de l’eau en forme de mots que je ne pourrais plus relire.
Enfin, non, tout n’est pas fini. Ce gourmand sans-gêne ne pourra jamais effacer ce qui durera en moi ; tout amour qui me traverse ne meurt jamais.
Les preuves n’enlèvent pas l’indélébile empreinte intérieure. Je garde en moi les secrets, les cicatrices, les blessures imbroyables de tout amour vécu. Je protège de mes prières tous ceux qui ne sont plus avec moi. Je continuerai de les aimer.
On ne tue pas ce qui ne peut mourir.
Rien n’est jamais fini.
Je suis de chair, non de papier.
(*) : Christian Bobin
(*) Salve Régina
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