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Le jardin naufragé
Dans le chapitre : La Vie Spirituelle
Le vrai, le beau, le juste et l’authentique, quoi de mieux ? Qu’y a-t-il de plus attirant que ces valeurs-là ?
Ce midi, j’ai déambulé dans une grande jardinerie qui vend toutes sortes de plantes, de fleurs, de vases, de pots et même des arbres. Quand j’entre dans ce lieu, à chaque fois, c’est le même voyage. Me voilà embarquée sur un petit bateau, je glisse sur les flots en direction d’un pays sans rides, ni blessures, sans inquiétude et rempli de mille beautés. Toutes les nuances de parfum et de couleurs saluent mon arrivée. Je me croirais presque sur une île, quelque part, en plein océan.
Pourtant, comme je n’ai ni jardin, ni balcon, j’ai choisi des fleurs artificielles. Elles sont si bien imitées. Autant dans ma jeunesse, leur fabrication rendait mal leur aspect naturel, autant maintenant, le rendu est, la plupart du temps, tout à fait réussi. On se méprend presque à chaque fois. On les croit vraies et elles sont fausses. On les croit fausses mais elles sont vraies.
Des faux dahlias, des fausses roses, des faux œillets. Jamais je n’aurais cru qu’un jour j’oserais acheter de l’artificiel. Pourtant, si, j’ai eu cette audace aujourd’hui. Certains trouveront à redire, ce qui n’a aucune importance. Je vais attendre le moment délicieux où mon voisin, lorsqu’il viendra me rendre visite, s’écriera : « Elles sont belles vos fleurs ! ». Puis, il s’apercevra de la réalité, là, il rajoutera : « Eh bien, on croirait qu’elles sont vraies ! Tu les as bien choisies ! ». Oui, j’ai hâte de cet instant où, facétieuse, je m’amuserai de ma duperie.
Croyez-moi, les fleurs n’y sont pour rien. Les menteurs, c’est nous. Pas elles. En ce qui les concerne, elles ont juste consenti à ce qu’on les copie, à ce qu’on les admire. Les roses ne trichent jamais, pas plus que les pâquerettes. Les usurpateurs, c’est nous. La nature ne saurait, même pour une seule seconde, trahir la vérité. Seuls les hommes sont coupables de ce type de méfait.
J’avançais dans ce lieu qui tient à la fois du paradis et de l’improbable, de l’essentiel et du futile. Je continuais silencieuse ma randonnée florale. Et soudain, comme une ombre sur ce tableau éclatant, une pensée s’est imposée à moi : je revoyais les images entendues quelques heures plus tôt, aux actualités. Je pensais aux horreurs que des tortionnaires ont fait subir à des jeunes enfants dans un pays en guerre. Le contraste était insoutenable. Je regardais les pétales orangés, les cœurs jaunes, les feuilles élancées. Les larmes affleuraient. J’aurais tant désiré les offrir en consolation. Je me leurrais sans doute, certaines tragédies demeurent à tout jamais de l’ordre de l’inconsolable.
Arrivée près de la sortie, mon bateau échouait, misérable, sur les rives du bitume, bien éloigné du mugissement de la mer, du sable fin et des mouettes. D’ailleurs, à bien y regarder, ma voile était déchirée, la coque en bois avait craqué, ce n’était plus une barque mais un radeau. Sur le côté, je voyais écrit : « Le naufragé » des souffrances infinies, le rescapé des douleurs indicibles. Le mal de mer me chahutait encore. J’en avais la nausée. À quel degré d’abjection l’âme humaine peut-elle monter ?
Les fleurs artificielles entre mes mains glacées, je suis rentrée chez moi. Je les ai mises dans un vase, tout près de ma statue de Marie. Nous sommes au mois de mai, le mois qui lui est consacré. J’ai installé un joli petit autel pour lui rendre hommage. Au moment où j’écris, je la contemple avec le récipient rempli de vraies-fausses fleurs, juste à ses côtés.
J’entends les murmures de leurs pétales, le cri de leurs corolles, le Miserere pour le monde qu’elles récitent avec tant de ferveur. Je perçois leurs larmes le long de leur tige de verdure, elles racontent à Notre Mère la cruauté qui siffle à nos oreilles. Marie écoute. Elle écoute toujours. La Mère des Douleurs, la Mère inimitable, la Mère aux yeux fontaine. La maman au cœur effeuillé, au manteau toujours ouvert, aux mains jointes. Sans cesse.
Je ne sais plus bien qui des fleurs ou de Marie prient avec tant de mansuétude. C’est un concert, un requiem, un hymne silencieux pétri de compassion. Elles prient à l’unisson. Une Fleur parmi les fleurs, la seule véritable parmi les fausses. La Reine des Douleurs au cœur meurtri comme, souvent, les roses.
Le radeau s’est éloigné, il cogne à présent sur les rochers, tandis que, seules avec Marie, toutes les fleurs invoquent le ciel ombragé.
Plus rien n’est faux.
En vérité, tout est si vrai.
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