Droits d'auteure protégés - Preuve de depôt
Le bruit et la grâce
Dans le chapitre : Trop c'est trop / (Surcharge sensorielle)
Les merles chantent sous les tilleuls, une pluie fine tombe depuis plusieurs heures. Novembre vient nous rendre visite quelques jours en ce mois de mai. Il aurait bien tort de se gêner, après tout, il est chez lui ici. Les racines des arbres, l’herbe et les fleurs, aucun d’eux ne se lasse de ses venues soudaines. Oui, il est chez lui ici.
Ce dimanche, je me suis rendue à la messe. C’est l’époque des sacrements : première communion, confirmations. Ce qui m’a tout de suite séduite, ce sont les lumières, les vitraux du fond, le grand crucifix douloureux derrière l’autel. Une croix non esthétique qui reflète bien la souffrance. Tout comme j’aime.
Sur les côtés, de nombreuses chaises. Les enfants de chœur, mains jointes, l’odeur de l’encens que j’affectionne particulièrement. Dès le début de la messe, la liturgie du ciel commence. Le temps semble suspendu, comme si une autre réalité s’ouvrait, à peine perceptible.
Pourtant, malgré tout, quand je suis rentrée chez moi, j’étais épuisée. La ferveur de ma prière, la longueur de la célébration, la foule nombreuse en cette période de l’année, les chants, les toux, les pas, les enceintes, les micros, les couleurs. Les sons ne se superposent plus, mais s’accumulent.
Très vite, quelque chose en moi commence à se tendre, mes épaules se contractent, mes jambes aussi, je ne m’en aperçois pas tout de suite d’ailleurs. Et surtout : l’orgue. J’ai toujours détesté cet instrument de musique. Certains le vénèrent, moi, c’est tout le contraire. Longtemps, je me suis demandé pourquoi j’éprouvais cette aversion peu commune pour une croyante.
La réponse m’est venue tardivement : l’autisme. Et plus exactement : la surcharge sensorielle.
L’orgue, pour moi, n’a rien de majestueux. J’ai toujours trouvé qu’il avait la même sonorité qu’une meute de lions furieux, qu’un troupeau d’éléphants qui court dans la savane ou comme une foule qui hurlerait dans des mégaphones. Pour ma part, cet instrument fait du boucan. Rien de plus. Le son ne m’élève pas, il m’envahit. Il me traverse sans me laisser d’espace.
Je préfère, et de loin, la musique plus discrète d’une harpe celtique ou d’une cithare, d’un violoncelle ou d’une flûte traversière.
L’orgue me fait sortir, un violoncelle me fait entrer. L’un me donne mal à la tête, l’autre m’apaise. L’un me conduit dans le silence, l’autre crée en moi une agitation involontaire.
La foule, leurs regards, leurs mouvements, les grands tuyaux tempétueux qui vibrent plein pot dans mes oreilles… J’ai beau être fervente, j’ai beau fixer mon attention sur l’autel, sur le grand mystère divin qui va s’opérer. Le corps ne suit presque plus. Tout devient trop dense. Trop proche. Trop rapide. Trop présent.
Et à un moment précis, cela bascule. Ce n’est pas spectaculaire. C’est une saturation silencieuse.
Trop de bruit, trop de monde, trop de dissipation d’un public qui ne vient que pour les enfants. Trop de tout. Je tiens, mais au prix d’un effort intérieur constant.
Rien ne vaut une GRANDE messe dans une PETITE chapelle ignorée. Avec quelques personnes seulement, le soleil qui inonde la nef par ses vitraux et du silence. Tout est si beau dans une génuflexion apaisée, dans une volute d’encens qui s’élève, dans des paupières fermées que rien ne vient troubler. Tout devient simple.
Alors, la grâce descend comme une rosée invisible, l’ambiance est sereine, l’air est purifié, le ciel est parmi nous. Alors, les harmonies célestes, le chant des anges. Alors, l’orgue en sommeil, les résonances de la vie intérieure. Alors, les murmures inaudibles, les secrets déposés, les cœurs qui respirent. Alors, les douleurs en confidences, les joies en espérances et le cloître des âmes.
Ce n’est pas qu’une question de ferveur, l’autisme parfois mène là où d’autres ont si peur de se rendre. Peut-être.
Fatiguée par la messe, dès mon retour à mon domicile, je me suis reposé. Le corps vidé, mais avec une joie intense et si vaste. J’avais réussi à tenir, sans paniquer, sans inquiétude. Sans me laisser submerger complètement.
Jolie victoire d’une sensorialité si réceptive.
Joli triomphe d’une sensibilité à vif.
Deo Gratias.
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