Je ne vis rien à moitié

 

(Dans le chapitre : Les intérêts intenses)

 

Quand la musique s’envole dans l’espace avec la même grâce qu’une feuille tourbillonnée par l’automne, tout mon être l’accompagne. On pourrait croire que seule la mélodie s’élève dans les hauteurs. En vérité, il n’en est rien. De façon invisible, le corps, l’esprit, le cœur s’embarquent avec elle sur les rives d’un ailleurs désirable.

Le casque sur les oreilles, l’ascension est si vertigineuse que j’écoute, encore et encore, cette même harmonie, sans m’arrêter. Comme si je voulais en retirer la substance, le noyau central, quelque chose de structurel. Un concerto pour violoncelle peut me ravir avec tant d’intensité que je ne m’en lasse pas. Au contraire, plus la répétition du même morceau se poursuit, plus je goûte à sa saveur, à son originalité. Je deviens captive de sa beauté, comme engloutie dans sa sphère, immergée, quelque part entre moi et le monde.

J’écoute une chanson, une symphonie classique, une chanteuse d’opéra ou un orchestre baroque avec la même attention que lorsque je surveille l’horizon où le soleil se couche. L’attirance est totale. Je n’existe plus. Seul compte l’instant où les palpitations du violon rejoignent les miennes, où, exaltée par la grandeur du refrain, je ferme les yeux. J’écoute. Je disparais. Je plonge dans l’eau de la résonance intérieure, les ondulations de la grâce comme des vagues océanes kidnappent mon âme. Je me laisse prendre.

Je ne sais pas agir autrement. Je me tais, je m’ensevelis sous l’humus d’une sonate audacieuse, je ne respire plus comme avant, avant le début, avant l’envol, avant le temps suspendu. Me voilà comme l’aigle en altitude qui cherche à se poser. Une fois sur la plus haute branche, la pluie des notes ferme mes paupières. Je me repose.

Certains jours, au contraire, le tempo étourdit mon propre rythme. Je m’agite avec l’arbre sous les bourrasques facétieuses. Tout dépend du désir, du mouvement interne qui m’habite.

Le chant grégorien a le talent de transporter jusqu’au ciel, sa liturgie n’obéit pas aux mêmes règles que d’autres gammes. On dirait que les anges descendent jusqu’à nous, qu’ils nous consolent avec nos larmes. Je n’entends jamais leur clameur mais leur transport d’amour, leur douceur, oui.

Parfois, les pulsations modernes aux paroles acerbes tambourinent à ma porte, il m’arrive de leur ouvrir, mais leurs messages sont bien plus éphémères, ils ne font que passer.

Le velours d’une voix, même cassée, me touche au point de renverser le radeau où je me trouve assise, le temps d’une pause. J’attends avec une vigilance extrême le moment où, pour la centième fois, je serai émerveillée par le ruissellement lumineux d’une partition exquise.

Que ce soit l’ivresse d’une ferveur soudaine ou la nostalgie d’une balade célèbre, rien ne peut me distraire. Accaparée par la beauté, par les modulations enchanteresses, je voyage sans m’en apercevoir.

Le silence en dentelle couvre les épaules d’une soif méconnue, juste entre deux notes. Dans le berceau de l’univers, elle s’apaise et s’endort. Je n’entends plus à présent que le souffle de sa respiration profonde.

Je ne vis rien à moitié. Est-ce que les oiseaux volent à moitié ? Est-ce que les enfants comptent leurs pas quand ils courent ? Peut-on arrêter la marche du temps ? Moi non plus.

Les sons résonnent comme des flammes immenses, ils incendient tout ce qu’ils touchent. Les mots murmurent leurs secrets inavoués, ils ouvrent un monde inexploré. Les allégresses ont des arpèges aux pieds, elles grimpent en crescendo. Jusqu’au silence de l’Amour et du Sacré.

Je ne vis rien à moitié. Je ne saurai jamais.

 

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