« Les Bagues »

 

(Dans le chapître : "Habiter le monde / Le sens du détail)

 

Aujourd’hui, on devait me livrer un nouveau réfrigérateur. Quand les livreurs sont arrivés, j’ai aidé à ouvrir les portes, à retirer les plastiques, à ôter les cartons. Pendant que les deux hommes s’affairaient à installer correctement cet appareil tout neuf, soudain, j’ai vu les mains de l’un d’entre eux.

Il portait à chacun de ses doigts un anneau gris, de plus ou moins grande épaisseur. Sur certains annulaires, plusieurs bagues s’entassaient, comme si une seule par doigt ne suffisait pas. J’étais comme hypnotisée par ce détail insolite. Qu’est-ce qui expliquait un tel choix ? Je l’ignorais.

Je regardais cet homme : barbe bien taillée, visage souriant, silhouette mince, la quarantaine peut-être. Le jeune qui l’accompagnait lui parlait comme si, déjà, je n’étais plus présente. Subjuguée par les anneaux de métal qui ornaient ses index, ses auriculaires, ses majeurs et ses annulaires, j’observais davantage. Je m’aperçus que même les pouces en comportaient. Je n’en revenais pas.

Le livreur se mit à me parler. Il était question de vinaigre blanc, d’un coup d’éponge à passer sur les parois neuves du frigo. J’avais toutes les peines du monde à l’entendre ; les bagues m’attiraient dans un tourbillon de questions dont l’axe tournait autour d’un seul mot : pourquoi ?

On aurait pu penser à une chaîne reconstituée pour symboliser l’attachement qui le liait à une femme. Après tout, peut-être l’aimait-il tant qu’une seule bague n’aurait pas été à la hauteur de son amour ? Ou bien il s’agissait de toutes ses aventures passées, de ses voyages, de ses fidélités secrètes. La curiosité m’envahissait. Quelle était la raison de ces faux bijoux ? D’où lui venait le désir d’un tel accoutrement ?

Comme je ne pouvais plus retenir ma curiosité, j’osai, tout en sachant que je manquais peut-être à la bienséance envers un parfait étranger :

— Je pense qu’il vous en manque une !

L’ouvrier me regarda, incrédule. Il ne comprit pas de quoi je parlais.

— Vos doigts ! Une bague de plus, ce serait mieux !

Je dis cela avec un grand sourire. Il fut stupéfait. Devant son air décontenancé, je me mis à rire. Son ami répondit :

— C’est pour faire un coup de poing américain au cas où !

Nous avons ri tous ensemble.

Je sentis pourtant que mon interlocuteur n’en revenait pas de mon audace. Je lui lançai alors, avec un clin d’œil :

— Je vous mets en boîte !

J’aurais préféré dire : « Je vous taquine ! ». Mais allez savoir pourquoi, ce fut cette expression ridicule qui jaillit de mes lèvres. D’autant plus idiote, cette phrase, qu’à bien y réfléchir, il est étrange de dire à un être humain dont on ignore tout : « Je vous mets en boîte ».

Oh, décidément, je n’agirai jamais comme il faut.

L’homme cependant, je le vis à sa réaction, comprit que ma question se voulait amicale et non réprobatrice.

Quand ils partirent, je remarquai, au moment où ils me saluaient, que le livreur aux anneaux rutilants conservait encore un peu de surprise au fond des yeux.

Une fois seule, je repensai à ce qui venait de se produire.

Chez moi, les détails prennent parfois toute la place. Un objet, une couleur, un geste, et le reste du monde s’éloigne pendant quelques instants. J’ai souvent remarqué que mon esprit s’accroche à des choses que les autres semblent ne pas voir.

Une amie s’en étonnait d’ailleurs souvent. Un jour, tandis que nous regardions ensemble un reportage à la télévision, je lui avais murmuré :

— Tu as vu ? L’homme qui parle a un serpent tatoué sur l’avant-bras.

Elle avait approché les yeux de l’écran avant d’éclater de rire :

— Au lieu d’écouter ce qu’il raconte, toi, tu regardes ses bras !

Pourtant, je l’écoutais aussi. Mais certains détails semblent m’appeler plus fort que le reste.

Le frigidaire, à présent, fonctionnait.

Je mis au frais les anneaux de Saturne, tout dorés, qui tournaient autour de lui. Dans le bac à légumes, je déposai les maillons de nos attachements secrets. À la place des bouteilles, sur la porte intérieure, je rangeai nos désirs d’aimer, nos tendres liens, nos baisers. Tout en haut, j’aperçus les caresses oubliées, les manques transis.

Quelle joie, finalement, de penser que certains êtres portent peut-être, sans le savoir, l’alliance secrète de leur vie.

Et pourquoi pas ?

 

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.