La terre des inadéquats

 

Dans le chapitre : Le lien aux autres/ Les liens et les distances

 

Aujourd’hui, une personne a repris contact, après un grand nombre d’années, avec un membre de mon entourage. Je ne parlerai ni de ce qu’elles se sont dit, ni des circonstances de cette relation très chaotique. Je n’ai retenu qu’un élément, celui dont m’a fait part l’une des protagonistes : je ne suis toujours pas intéressante. On ne demandera pas de mes nouvelles. Je n’en vaudrai pas la peine.

Lorsque j’ai demandé pourquoi ce rejet, il m’a été répondu ceci :

« Tu n’as pas de permis de conduire, pas de métier, pas de mari, pas d’enfants, tu as des particularités hors normes. Ta vie, elle s’en moque. Je peux t’assurer qu’elle ne cherchera pas à te joindre. Tu n’as aucune utilité pour elle. J’en suis certaine. »

Voilà, tout est dit. Je n’ai pas de diplômes de réussite. Je ne corresponds pas aux attentes sociétales. J’ai même appris que ladite personne avait raconté des éléments de mon parcours qui s’avéraient, en réalité, complètement faux.

Je n’ai pas les bonnes notes. Je suis toujours en retard. Je ne possède pas les bons papiers, ceux qui disent : « Elle en vaut la peine. » Le carton rouge accolé à mon dos ne m’étonne qu’à moitié.

Je n’ai pas le passeport portant le sceau de l’acceptabilité. C’est ainsi. Il est des êtres portant une lumière fragile que les foules ne savent pas reconnaître. Surtout, je manque cruellement de « preuves sociales ». Cette expression me dégoûte. Elle reflète, à mon sens, toute une panoplie de préjugés mondains, de sectarisme et de bêtise. Oui, car il faut bien l’avouer : n’est-on pas une imbécile lorsqu’on juge la vie des autres à leurs réussites visibles, à leurs diplômes, à leur conformité aux normes les plus partagées ?

Finalement, elle a raison, cette femme. Je ne suis pas des leurs. Je ne correspondrai jamais à leur monde codifié, celui où l’on doit cocher les bonnes cases pour établir un lien de proximité plus grand.

Je vous le dis une bonne fois pour toutes, à elle comme au reste du monde : je ne ferai plus d’efforts pour m’adapter à vos désirs. J’ai décidé de ne plus me sentir coupable de ne pas remplir les critères qui sont les vôtres. En effet, à vos yeux, je ne serai pour toujours qu’une ratée de service, une personnalité à part, un peu comme une excroissance incongrue.

Alors soyez rassurée, vous, la personne en question, et tous les autres. Vous qui pensez de telles abjections, vous qui me rejetez : je ne souhaite pas davantage que vous reprendre une relation avec vous. Je me demande si, finalement, je ne respire pas mieux sur la terre des inadéquats, dans ces demeures sans permis d’exister. Je manque tant de vos certificats.

Ce soir, je rejoins mon île désertée au beau milieu de l’océan. Je resterai sans doute, pour la plupart, comme une barque égarée venue d’un pays inconnu. Mieux vaut fermer de nouveau les yeux aux choses d’un monde plus fou que moi. Je reprends mon chemin solitaire. Je jette une fois de plus le filet de mon écriture dans l’eau étincelante de mon âme. Les mots sont les seuls oiseaux qui acceptent encore de se poser sur mon cœur.

Je ne veux plus de vous, moi non plus. Plus jamais.

 

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