St Jean, l'apôtre d'un Amour à contre-courant

St Jean, l’apôtre d’un Amour à contre-courant

Saint Jean, ou l’amour qui ne se protège pas

 

 

Il y a des figures de l’Évangile qui me rassurent.
Et puis il y a saint Jean.
Lui, il me dérange.

 

On le présente souvent comme le disciple de l’amour, de la douceur, de l’intimité. C’est vrai.
Mais cette image, à force d’être répétée, finit par s’adoucir excessivement. Elle devient presque confortable.
Or Jean ne l’est pas.
Il ne l’a jamais été.

 

Car aimer comme Jean, c’est accepter de ne pas se protéger.

 

Jean est celui qui est resté quand tout devenait trop lourd.
Quand l’atmosphère se chargeait d’angoisse.
Quand la peur gagnait les autres.
Quand il aurait été humainement compréhensible de partir.

 

Je pense souvent à ces trois lieux où Jean apparaît sans jamais se mettre en avant : la Cène, la Passion, la Croix. :

 

À la Cène, Jean repose sur le cœur de Jésus.
On y voit une image douce, presque tendre.
Mais je crois que c’est aussi une place dangereuse.

Être si proche, c’est entendre battre un cœur qui va être brisé.
C’est sentir monter l’angoisse, pressentir la trahison, la nuit qui arrive.
Jean ne se protège pas de ce qu’il va entendre.
Il ne se met pas à distance.
Il reste là, ouvert, vulnérable.

 

À Gethsémani, quand tout s’effondre, les autres s’enfuient.
Jean, lui, selon certains récits, suit de loin.

Il n’a aucun pouvoir.
Il ne comprend pas tout.
Il ne peut rien empêcher.
Mais il refuse l’abandon.
Il choisit de voir.
De rester relié.
De marcher derrière, même dans la nuit.

 

Et puis il y a la Croix :

Jean ne fait rien.
Il ne sauve pas.
Il n’explique pas.
Il ne console pas par des paroles.

Il tient.

Il regarde ce que personne ne veut regarder.
Il reste là quand aimer devient insupportable.

 

Aujourd’hui, on nous apprend souvent l’inverse :
On nous invite à garder une distance.
À ne pas porter la douleur des autres.
À ne pas trop s’impliquer.
À « prendre soin de soi ».

 

Saint Jean serait aujourd’hui considéré comme imprudent, fusionnel, émotionnellement malsain.
C’est sûr.

 

Jean, lui, n’a pas pris soin de lui.
Il a pris soin de l’autre.
Et cela lui a coûté.

 

Jean, celui qu’on appelait le « fils du tonnerre », n’est pas devenu doux en apprenant à se maîtriser,
mais en acceptant de se perdre.

Sa transformation ne vient pas d’un travail sur lui-même,
mais d’un décentrement radical.

 

L’amour véritable, chez Jean, est oblativité pure.

 

Il ne demande pas :
« Jusqu’où puis-je aller sans me perdre ? »

Il dit seulement :
« Où est l’autre ? »
« Où est Celui que j’aime ? »

 

Il n’est pas équilibré selon nos critères modernes.
Il est oubli de soi.
Il est l’exact opposé de la sagesse contemporaine.

 

Je crois que c’est cela, sa fidélité.
Non pas une fidélité héroïque, bruyante, admirable aux yeux du monde,
mais une fidélité silencieuse, nue,
qui accepte de rester quand il n’y a plus rien à espérer.

 

Aimer ainsi n’est pas à la mode.
C’est même suspect.

 

Et pourtant, c’est peut-être l’amour le plus pur.

 

Jean m’apprend que l’amour véritable ne cherche pas d’abord à se préserver.
Il cherche l’autre. Il ne pense qu'à l'autre. Il n'aime que l'autre. il ne regarde que l'autre. L'autre est toute sa vie.
Même quand cela fait mal.
Surtout quand cela fait mal.

 

Et je me demande, en le regardant :
suis-je capable, moi aussi, de rester quand aimer devient difficile ?

 

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