Ce texte est une réponse à la lettre d'un ami qui me confiait à quel point toutes les souffrances du monde l'empêchait de croire en Dieu....
« Dieu est un secret qui ne s’entend que dans le silence du moi. »
(Maurice Zundel)
Je n’explique rien
Mon enfant, les liturgies se succèdent et passent mais le silence toujours demeure. Je suis dans le silence des siècles et du temps, dans la suite des saisons qui s’enchaînent.
Je suis dans ton silence.
Ô si tu savais combien cet enfant harcelé de partout me déchire le cœur. Je le ressens dans mes entrailles. Je ne bronche pas, c’est vrai. Je subis avec lui en silence.
L’alcoolique qui se défénestre, toute sa famille en larmes dans un désespoir amer. Je le recueille en mes bras, assis à terre près de lui, dans le silence.
De toutes ces horreurs — la guerre, les crimes, les cruautés de la vie sans nombre, la méchanceté des hommes, les tortures aiguisées, la violence partout, les mères éplorées, les enfants battus, abandonnés . Ô si tu savais… Je suis transpercé sans un mot.
Mon enfant, mon Roi, mon Amour, regarde-moi. Oui, regarde-moi. J’écarte la mèche de cheveux qui couvre tes beaux yeux, je prends ton menton dans la paume de ma main. Ferme tes paupières. Voilà. Je souffle sur toi, doucement, la brise de mon Esprit d’Amour.
Respire.
Ô Père, que t’ai-je fait ? Je recueille chaque larme du silence.
Toutes ces mains affamées qui se tendent pour recevoir le pain qui ne vient pas, les cris étouffés de la douleur muette, les morts injustes, les innocents bafoués, les pleurs sans fin du plus grand nombre. Ô si tu voyais… Même ma mère, au pied de la croix, rien ne lui fut épargné. Je suis l’enfant fragile blotti dans son silence.
Les riches qui volent, les pauvres qui meurent, les corruptions partout, les immondices de l’âme humaine experte en manipulations, les pervers de toutes sortes, les pédophiles et l’hypocrisie de mon Église. Ô que la douleur m’emporte ! Elle me déborde de partout, goutte après goutte, en silence.
« S’il n’y a rien de plus fort que l’amour, il n’y a rien de plus fragile aussi. » (*)
L’enfant qu’on viole à l’aurore de son existence, celui qu’on bat, qu’on traîne et qu’on prend pour esclave, les prisonniers innocents, les querelles en vacarme tout le temps, les agressions des femmes qui ne peuvent se défendre. Tout ce qu’on prend, ce qu’on vole, ce qu’on exploite, ce qu’on blesse. Ô que d’injustices ! Même moi, je n’ai plus les mots, déchiré que je suis, en silence.
Les génocides, les enfants qu’on tue, qu’on brûle dans des fours, qu’on gaze, qu’on affame, qu’on abuse. Toutes ces atrocités qui jamais ne cessent. Il y en a tant que je ne peux même plus toutes les dénombrer.
Ô mon enfant, mon Roi, mon Amour, j’écarte la mèche de cheveux qui t’empêche de me voir, je prends ton menton dans la paume de ma main. Lève la tête, voilà. De mon regard d’Azur, laisse-toi regarder. De mon regard d’Amour, laisse-toi toucher. Voilà.
« Du mal, je suis la première victime ». (*)
La haine et le rejet, les procès sans répit, les ignominies, les abominations de toutes sortes, les obscénités de plus en plus nombreuses, les monstruosités répandues, les trahisons, les complots, les guerres à venir, les dangers nucléaires. Oui, que crois-tu ? Que je ne le vois pas ? Ô si tu savais… Je souffre tant, en vérité, l’amour me tient. Je suis désarmé, silencieux.
Tu as raison, mon Enfant, mon Roi, mon Amour, vois comme on se ressemble. Je reste cloué par le silence, sans broncher en effet. On dirait presque un abandon, comme si je n’étais pas là, comme si quoi qu’il arrive rien ne m’atteignait, rien ne me touchait, comme si — je le sais — j’étais indifférent.
Pour rétablir la justice en déséquilibre depuis l’Éden, je suis venu pour racheter l’humanité. Je n’explique rien. Je fais de toute souffrance une croix, verticale qui monte jusqu’à moi, horizontale qui vous prend dans mes bras. Ô que ma complainte résonne ! J’entends l’écho dans ton cœur transi de froid. J’entends mon cri dans ton silence.
Mon Enfant, mon Roi, mon Amour, tu ne peux me donner plus de joie : si j’existe, je ne peux consentir à tout ce mal. Tu ne peux me concevoir autrement qu’Amour. Ô comme tu as raison ! C’est même pour cela que je ne bronche pas, pas d’un son, pas d’un demi-ton, pas d’un octave ni soupçon de bruit.
Je vois tes grands yeux bleus, je me perds en eux comme une goutte dans l’océan. Je te contemple, fruit de cet Amour qui t’a tellement manqué. Tu me connais déjà si bien. Je ne pouvais espérer mieux. Je suis le Verbe du Très-Haut. Tout a été dit. Rien ne manque à ton bonheur. Mieux que le bruit des vains mots, je suis la Parole en ton silence.
Ô que crois-tu, mon Enfant en mal de Dieu, en manque de Transcendance ? Je n’ignore rien. Dans le creux du Présent unique et éternel, je me tiens. Je veille et je prie. En silence. Je sauve et j’aime. Ô oui, je vous aime. Au point d’en mourir. Je vous aime à en mourir. Tu trouves que j’exagère ?
Pour rétablir la justice, je me suis fait bouc émissaire. J’ai tout pris. J’ai tout sauvé. Et la souffrance est devenue l’instrument de mon Amour. Quel mystère, n’est-ce pas ?
Mon Enfant, mon Roi, mon Amour, je prends ton visage dans mes deux mains, mes pupilles perdues dans ton regard azuré, je te serre contre mon cœur. J’ai placé tous mes « je t’aime » dans le soleil et les oiseaux, les feuilles et les chansons, le vent, les caresses et les herbes hautes des prairies. Tous mes « je t’aime » sont partout.
Je t’aime dans le silence mais tu ne le vois pas, tu ne le crois pas. Tu attends je ne sais quel miracle sans voir tous ceux de ta vie, devant, derrière, au-dessus, en-dessous, sur les côtés. Je t’ai choisi en silence et je t’attends.
J’ai maintenant un visage et un cœur, des mains et du souffle. Bouddha et Mahomet, je les connais. Ils ont les Semences du Verbe. Je reste éternellement présent jusque chez eux. Je reste tout près de leur foi, sans broncher, en silence.
Ô si tu savais… Viens, passe avec moi de l’amour du silence au silence de l’amour. Je ne te force pas. Je ne m’impose pas. Tu es libre de tes choix. Quand me choisiras-tu ? Déplace ton regard. Tous tes raisonnements t’empêchent.
Moi, je t’ai dit Oui depuis longtemps déjà. Mon Oui pour toi dans le Silence.
Tous les gestes de bonté, les mères aimantes dans le secret, les enfants bercés, les actes héroïques, les dons sans retour, l’amour en actes sans bruit ni succès, les bourgeons du printemps, les pères attentifs, les chants des enfants même sous les bombes, les cris des nouveau-nés, les aurores boréales, les abnégations, les trésors intérieurs dans les âmes nombreuses. Ô je remplis tout de mon amour, dans le silence.
Rien de grand ne se fait jamais en dehors du Silence.
Ô mon enfant, mon petit, mon grand, je t’aime tant, sans broncher en effet.
JE NE SAIS QUE T'AIMER.
(*) Paroles de Maurice Zundel
Ajouter un commentaire
Commentaires