« Une personne triste est incapable d’héroïsme et d’oubli de soi »
Cette phrase me heurte et me révèle à la fois.
Non pas parce qu’elle condamnerait la tristesse , elle fait partie de nos vies, mais parce qu’elle en dévoile une tentation silencieuse : celle de nous replier sur nous-mêmes, jusqu’à étouffer l’amour.
Je crois qu’il y a plusieurs tristesses. Toutes ne se valent pas. Toutes ne viennent pas du même endroit.
1. La tristesse qui enferme dans le labyrinthe intérieur
Il y a une tristesse que je connais bien : celle qui me replie dans mes pensées, mes souvenirs, mes blessures, mes manques.
Une tristesse qui rumine, qui analyse, qui dissèque.
On croit se comprendre, mais on se contemple surtout.
Elle peut devenir presque confortable. On “savoure” ses peines, on les polit, on les retourne.
Le monde extérieur s’efface, l’autre devient flou.
L’héroïsme est impossible, parce que tout l’espace intérieur est déjà occupé. Il n'y a plus de place pour aimer.
2. La tristesse nourrie par l’actualité incessante
Il y a aussi une tristesse qui ne vient pas de moi, mais qui entre en moi par effraction.
Les images, les drames, la misère du monde déversée sans filtre.
Nous ne sommes pas faits pour porter toute la souffrance du monde par les yeux.
Nos épaules sont trop petites.
Porter le monde n’est pas notre vocation.
Prier le monde, oui. Le confier à Dieu, dans un acte de confiance.
Sinon, la compassion se transforme en écrasement, et l’âme se fatigue.
3. La tristesse qui glisse vers la dépression
Il y a une autre tristesse, plus grave, plus sourde : celle qui relève de la maladie.
Là, il ne s’agit plus de volonté ni de vertu.
Personne n’est coupable d’être malade.
Mais parfois, avant que tout ne prenne toute la place, de petits moyens peuvent ouvrir une fente de lumière.
J’ai découvert la force infime d’un journal de gratitude :
écrire chaque jour trois merveilles, même minuscules.
Un sourire reçu.
S’être levée pour laisser sa place dans le métro, et recevoir un merci.
Avoir tenu bon une journée de plus.
C'est déjà une résistance au désespoir.
4. La tristesse de ses péchés et de ses misères
Celle-ci est la plus subtile.
Se désoler de soi, de ses fautes, de ses limites… au point de ne plus regarder Dieu.
Saint Augustin le dit magnifiquement : Dieu n’est que dans le présent.
Or cette tristesse-là nous enferme dans le passé ou dans la culpabilité.
Elle peut devenir une forme d’orgueil déguisé :
je me regarde être misérable, au lieu de croire que Dieu agit maintenant.
5. La tristesse née de nos incesssants retours sur nous-mêmes
Au fond, beaucoup de tristesses ont une racine commune :
le retour incessant sur soi.
Ma vie.
Ma souffrance.
Ma vie spirituelle.
Mes projets.
Mes joies.
Mes échecs.
Moi, moi, moi…
L’amour ne peut pas circuler dans un espace saturé par le regard sur soi.
L’amour est don, et le don commence là où l’on s’oublie un peu.
J’en ai fait l’expérience très concrètement.
Les jours où je n’allais pas bien, je me suis parfois obligée à poser un geste vers l’extérieur.
Passer un coup de fil, alors que je n’avais envie de parler à personne.
Me mettre à la couture pour rendre service, alors que j’aurais préféré lire ou écrire, ou simplement rester enfermée dans mes pensées.
Des gestes minuscules.
Mais chacun d’eux fendait la tristesse.
Au début, ce mouvement vers l’autre est difficile.
Il peut être héroïque, surtout dans des vies solitaires, malades, éprouvées.
Mais c’est souvent la seule manière de ne pas tomber dans le désespoir.
Par l’oraison, pour se tourner vers Dieu au-dedans.
Par les gestes concrets, pour se tourner vers l’autre au-dehors.
Alors, doucement, la tristesse s’estompe.
Non parce que tout va mieux, mais parce que l’amour recommence à circuler.
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