La Chute
Il y avait de l'orage. La chambre était plongée dans le noir. Dehors, le ciel grondait par intermittence et la lumière des éclairs entrait par la fenêtre ouverte, dessinant par instants des formes blanches sur les murs. Je me suis levée pour aller la fermer. Je n'ai pas allumé. Pourquoi allumer une lumière pour quelques pas ? Je pensais à peine à ce que je faisais : un geste ordinaire, une fenêtre, une nuit d'orage, quelques secondes. Et puis tout est allé très vite. J'ai voulu éviter la vitre de la porte-fenêtre et mon corps est parti dans une sorte de salto maladroit, une torsion brutale vers la droite, comme si, dans cette fraction de seconde, il avait choisi de sauver la vitre avant de se sauver lui-même. Et je suis tombée, lourdement.
Je me souviens de la violence du choc, de cette seconde étrange où l'on ne comprend pas encore ce qui vient de se passer, puis de la douleur, la vraie, celle qui ne demande pas la permission pour entrer. Depuis, je prends de puissants antalgiques pour parvenir à la supporter. Et lorsque l'on vit avec une fibromyalgie, la douleur n'arrive jamais seule : elle trouve toujours quelques compagnes pour l'accompagner. La chute a réveillé une poussée qui était déjà là. J'étais épuisée. Ces dernières semaines, j'avais beaucoup écrit. Mon prochain roman m'occupait presque entièrement. J'avais travaillé malgré la chaleur, malgré la canicule, malgré cette fatigue que l'on repousse parce qu'une histoire vous tient et que l'on veut aller jusqu'au bout. On croit parfois que l'on peut demander encore un peu au corps : encore une heure, encore une page, encore un chapitre. Et puis le corps finit par répondre, à sa manière. Le mien a répondu par une chute.
Depuis, beaucoup de choses que j'avais prévues ont disparu de mon calendrier. La veille de l'Assomption, je devais participer à la marche aux flambeaux de ma ville. Je me faisais une joie de cette marche dans la nuit, des lumières, de cette petite procession humaine éclairée par les flammes. Je n'irai pas : j'ai encore trop d'hématomes et trop de difficultés à me déplacer. Je devais également aller à la messe. Je n'irai pas non plus, car je ne pourrais pas tenir assise sur une chaise dans l'église. J'avais prévu de rester chez moi, d'organiser mes journées autrement, de faire quelques activités manuelles, de ralentir.
La vie en a décidé autrement et j'ai dû me rendre chez ma mère pour des raisons très pragmatiques. J'avais également l'intention de poursuivre mon activité d'auteure sur un site littéraire ; j'ai dû le quitter. Je ne voulais ni procès, ni conflits, ni complications relationnelles. Et puis je pensais bientôt recevoir une amie chez moi. Ce ne sera pas possible. Voilà : en quelques jours, une série de petites portes se sont fermées. Une marche, une messe, des journées tranquilles chez moi, un projet littéraire, une visite. Rien de tout cela n'est tragique et pourtant tout cela me touche, parce que ce sont mes projets, mes envies, les petits morceaux de vie que j'avais disposés devant moi avec la tranquille conviction qu'ils allaient se réaliser.
L'abandon à la Providence est une très belle expression. Je l'aime et je la crois profondément vraie. Mais je dois bien reconnaître qu'elle est plus facile à prononcer lorsqu'on parle de ce que l'on ne possède pas encore que lorsqu'on vient nous retirer quelque chose que nous avions soigneusement prévu. Sur le papier, l'abandon est magnifique ; dans la vie quotidienne, il peut être franchement agaçant. Je consens à ce qui est, oui, mais ce consentement n'est pas toujours immédiat. Il y a d'abord le mouvement de la nature, celui qui dit : je ne voulais pas cela. Je voulais aller à cette marche, je voulais aller à la messe, je voulais écrire, je voulais recevoir mon amie, je voulais rester chez moi, je voulais que mes journées ressemblent à ce que j'avais décidé.
Et je découvre une fois encore que renoncer à sa volonté propre ne consiste pas seulement à se dépouiller de quelques objets matériels. J'ai connu des personnes très fières de s'être débarrassées de beaucoup de choses : elles avaient donné, trié, simplifié, renoncé, et certainement avec raison. Mais se dépouiller de ses affaires n'est peut-être pas le plus difficile. Le véritable dépouillement commence lorsqu'on nous demande de renoncer à notre volonté propre, à ce que nous voulions : un projet, une sortie, un séjour, un plaisir, une rencontre, un voyage, un pèlerinage, une retraite spirituelle, parfois même simplement une journée telle que nous l'avions imaginée. C'est alors que quelque chose en nous proteste, parce que personne ne nous demande de renoncer à quelque chose qui nous indiffère. Le renoncement commence précisément là où nous aurions préféré dire oui.
Et ces renoncements sont souvent minuscules. Renoncer à une sortie parce que personne ne peut nous accompagner, à une promenade parce que le corps ne suit pas, à son chien parce qu'on n'arrive plus à le sortir comme on le voudrait ; renoncer à un pèlerinage parce qu'il n'y a plus de place, à une retraite parce qu'elle est trop chère, à voir quelqu'un parce que les circonstances ne le permettent pas, à travailler parce que l'on est malade, à se reposer parce que les obligations nous appellent ailleurs. Renoncer, encore et encore, parfois plusieurs fois dans la même journée. Personne ne le voit, personne ne nous félicite, il n'y a pas de médaille pour les petites choses auxquelles nous avons renoncé. Et pourtant elles peuvent devenir de véritables exercices de dépouillement, parce qu'elles touchent précisément cet endroit secret où nous aimerions encore décider.
Je crois que l'abandon à la Providence n'est pas l'absence de combat ; c'est peut-être même tout le contraire : c'est apprendre à combattre autrement, à ne plus combattre la réalité. Je peux trouver injuste de ne pas pouvoir faire ce que j'avais prévu, être déçue, avoir envie de pleurer, protester intérieurement contre Dieu. Je n'ai pas besoin de faire semblant. L'abandon n'est pas une jolie posture spirituelle qui consisterait à sourire en disant que tout est parfait. Non, tout n'est pas parfait. J'ai mal, je suis déçue, je suis contrariée, je suis empêchée. Et pourtant, au milieu de tout cela, il y a une petite phrase que je peux essayer de laisser monter : « Puisque c'est ainsi aujourd'hui, alors que puis-je recevoir de cette journée ? » Ce n'est plus la même question. Je ne demande plus : « Comment faire pour que cette journée devienne celle que j'avais prévue ? » Je demande : « Que faire de celle qui m'est donnée ? »
Peut-être que la Providence ne nous demande pas de comprendre. Peut-être nous demande-t-elle seulement de consentir. Consentir ne signifie pas aimer. Je n'aime pas être tombée, je n'aime pas avoir mal, je n'aime pas annuler mes projets, je n'aime pas être empêchée. Mais je peux essayer de ne pas ajouter à la douleur une seconde douleur : celle de refuser obstinément ce qui est déjà arrivé. Il y a des choses que je ne peux plus changer. La chute a eu lieu, la douleur est là, les projets sont annulés, certaines portes sont fermées. Alors je peux continuer à donner des coups contre ces portes, ou je peux m'asseoir un instant devant elles et attendre.
C'est peut-être cela que j'apprends de cette chute. Nous croyons être libres parce que nous choisissons. Nous faisons des projets, organisons nos journées, réservons nos places, préparons nos voyages, écrivons nos livres ; nous dessinons notre avenir avec une grande confiance. Et puis parfois, une nuit d'orage, nous nous levons pour fermer une fenêtre, nous tombons et, le lendemain, le calendrier n'est plus le même. Il faut alors apprendre à vivre dans les espaces blancs, dans les choses qui n'auront pas lieu, dans les rendez-vous annulés, dans les portes fermées, dans les « pas maintenant », dans les « pas comme ça », peut-être même dans les « pas du tout ». Ce sont des lieux étranges, mais ils ne sont pas nécessairement vides.
Je ne sais pas encore très bien ce que cette chute est venue déposer dans ma vie. Je ne veux pas lui inventer une signification extraordinaire. Je suis simplement tombée. Mais je sais qu'elle m'a rappelé quelque chose que j'oublie sans cesse : ma vie ne m'appartient pas autant que je le crois. Mes projets ne m'appartiennent pas, mes journées ne m'appartiennent pas, même mon temps ne m'appartient pas tout à fait. Je peux seulement accueillir ce qui m'est donné. Et parfois ce qui m'est donné ressemble à une belle journée d'été, à une marche aux flambeaux, à une messe, à un roman qui avance.
Et parfois… à une chute dans la nuit. Alors j'essaie d'apprendre, non pas à tout aimer, non pas à tout comprendre, mais à desserrer les doigts, à laisser partir ce que je voulais retenir et à dire, avec toute la résistance qui est encore en moi : « Je n'avais pas prévu cela. Mais puisque cela est là, Seigneur, apprends-moi à le recevoir. » C'est peut-être cela, le véritable abandon : pas une grande victoire, pas une paix parfaite, simplement une main qui cesse peu à peu de se crisper.
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