Emma
Emma aimait s’approcher des roses pour sentir leur parfum. Cependant, depuis longtemps, elle avait remarqué qu’un grand nombre d’entre elles ne diffusait plus cette odeur âcre qui les caractérisait lorsqu’elle était jeune. « Non, les roses sont neutres à présent et pourtant je les aime toujours. »
Chaque jour, au cours de ses promenades, dès qu’elle apercevait une rose, elle ne pouvait s’en empêcher : aussitôt, elle se penchait, espérant y retrouver les fragrances d’antan. Rien à faire. Aucune odeur. Rien qui lui rappelle ses souvenirs.
Emma est sensible, un peu à part dans ce monde où tout est important, hormis les roses.
« Qui se soucie du parfum des fleurs quand ils se promènent ? Quelques enfants, quelques poètes, et encore… Tout le monde s’en fout des roses, je ne parle même pas du lilas ! Les gens passent devant sans même se rendre compte qu’il est là, tout en bouquet, prêt à s’offrir. »
Ce constat la rendait mélancolique. Elle se rendait compte que ses préoccupations différaient de celles de beaucoup d’autres. Serait-elle donc si différente ? Certes, les soucis de la vie quotidienne occupaient, pour elle aussi, une grande partie de ses journées, mais cela ne la détachait pas de sa passion pour les fleurs.
« Les fleurs, les fleurs, les fleurs », se disait-elle en souriant à la vue d’un petit pot de jasmin qu’une amie lui avait offert pour Noël. Son parfum embaumait encore tout son salon. « C’est son langage, sa parure, son collier de perles, ses mots d’amour, son désir feutré, sa joie muette. »
Perdue dans ses pensées, Emma souriait. Debout près de la table où était posée l’arrogante parfumeuse, elle fermait les yeux : « Hmmm… ». Elle savourait cette odeur, cette impression de voyager hors du temps. « Il me suffit de respirer et me voilà sur la lagune, ou dans la forêt, ou bien sur une île exotique éloignée d’ici ».
Ces transports odorants lui apportaient une telle suavité qu’elle se demandait comment faisaient tous les autres pour s’en moquer : ces méchants, ces querelleurs, ces conformistes savants : « Ils ne savent pas ce qu’ils perdent. Ils mourront dans leurs grandes maisons, entourés d’ordinateurs. Ils regarderont les forêts par écran interposé, ils ne se souviendront plus du parfum des fleurs. Oui, ils mourront sans fleurs, ni pétales, ni corolles, ni boutons d’or. Dieu, quelle horreur ! »
Comment peut-on vivre sans poésie, sans fleurs, sans parfum, sans porcelaine fleurie, sans vases décorés, sans arbres tout proches, sans feuillages décoiffés, sans terre à gratter, sans papillons pour se poser dessus ?
Ces questions, futiles pour beaucoup, ne l’étaient pas pour Emma. Lorsqu’elle passait devant les fleuristes, ces grandes prisons pour fleurs, elle marchait plus vite: « Non, ne regarde pas, c’est trop dur. Toutes ces fleurs attachées, ligotées, tressées… Tous ces pétales qui ne demandent qu’à finir leur petite vie sur mon bureau. Oh non, ne les écoute pas ! »
Les yeux remplis d’eau, elle se dépêchait de rentrer chez elle.
« Ah, si j’étais riche, j’achèterais toutes les boutiques ! Ou mieux : ministre de la cause florale, j’interdirais tous ces magasins. Les fleurs devraient rester dans les prairies ! »
Puis, consciente de ses illusions infantiles, elle éclatait de rire : « Enfin, tu dis n’importe quoi ! Les fleuristes sont très utiles : des écrins pour amoureux, des coffres pour l’enfance, des trésors pour la prose. Rien de plus nécessaire en ce bas monde ! »
Ce qu’Emma n’osait pas avouer, la vérité qu’elle ne révélait à personne, c’est que, bien trop coûteux, elle ne pouvait s’offrir un bouquet chaque semaine comme elle en aurait rêvé.
Pour elle, contempler un vase transparent rempli de roses multicolores avait le pouvoir indicible de lui communiquer un sentiment d’euphorie. Là, au milieu de son appartement, les fleurs étaient une main tendue à la morosité des jours, une horloge invisible parlant des saisons, un rappel vers l’essentiel, une gratitude offerte, une danse aussi.
« Oui, c’est cela », murmurait-elle. « Une rose dans un soliflore est une valse à deux temps. En robe crinoline, comme dans les films. Une valse avec Celui que j’aimerais, en costume à queue de pie. Il aurait les yeux bleus, des yeux qui jamais ne se taisent, grands ouverts sur les jardins du monde, avec moi. » À nouveau consciente de ses pensées éperdues, elle finissait par rire : « Enfin, qu’est-ce qui te prend ? Tu as passé l’âge des rêveries à l’eau de rose ! ».
Ses amies connaissaient l’amour qu’Emma portait aux fleurs, aux roses tout particulièrement. À une ou deux reprises, l’une d’elles lui en avait offert.
« Quel bon souvenir ! J’aurais dû m’appeler Rose et non pas Emma. C’est plat, Emma ! C’est creux ! C’est sot ! ». Elle haussait les épaules, puis, comme il faut bien quitter un jour tout ce nectar odorant, ne fût-ce qu’en pensée, elle retournait vaquer à ses occupations : cuisine, ménage, courses, bureau. Pas de quoi rêvasser longtemps.
Voilà, telle était Emma : un savant mélange de songes et de prose, de beauté florale et de larmes retenues. Comme les fleurs, les saisons, les enfants.
J’aurais pu vous parler plus en détail de ses journées, de ses autres passions, de ses amies, de son travail. Je n’en avais pas envie. Je désirais seulement vous présenter cette amoureuse florale, son attirance pour les fleurs. « Quoi de plus puissant pour parler d’amour que les fleurs ? »
Elle a raison, vous ne trouvez pas ?
A-t-on vraiment besoin d’en savoir davantage sur cette Emma qui aurait préféré s’appeler Rose ?
Je ne crois pas. Alors je vous laisse avec elle, cette poète ignorée qui parle avec les fleurs. Et même, vous vous moquerez peut-être, elle m’a dit un jour : « Vous ne le savez peut-être pas, mais à force de regarder les roses, vient un moment, celui de la contemplation, où ce n’est plus vous qui regardez la rose, mais la rose qui vous regarde. »
J’ai répété ses propos à un ami. Il avait ri : « Il m’étonnerait beaucoup qu’un jour une rose me regarde ! »
Et vous ?
Qu’en pensez-vous ?
Oui, vous… qu’en dites-vous ?
Ajouter un commentaire
Commentaires